Intan
Dewi et Marwan poursuivent une conversation décousue
sur la vie et les réactions à diverses situations,
émaillant leurs propos d’anecdotes, de blagues
et de musique. En bref, ils s’ingénient à
dédramatiser une émission qui pourrait facilement
sombrer dans le “mélo”, puisqu’elle
s’articule essentiellement autour de l’assistance
aux victimes du tsunami à Banda Aceh. Toutefois, l’élément
essentiel de l’émission ce sont les appels des
auditeurs en quête de conseils.
Un jour, une enseignante a raconté qu’elle avait
perdu ses trois enfants dans la catastrophe. Son mari l’en
avait tenue pour responsable et l’avait quittée
depuis. Après ce pitoyable récit, les deux animateurs
ont prodigué leurs conseils, puis diffusé une
chanson d’amour. Quelques jours plus tard, l’enseignante
s’est présentée au studio en compagnie de
son mari. Le couple s’était réconcilié,
en partie grâce à l’émission.
Certains auditeurs parlent sans entrave de leur horrible expérience
et en retirent souvent un profond soulagement. D’autres,
en revanche, restent enfermés dans leur cauchemar. Dans
bien des cas, explique Intan Dewi, les personnes qui tendent
à éviter le sujet sont aussi celles qui ont été
le plus gravement traumatisées et, par voie de conséquence,
qui sont les plus exposées à des troubles psychologiques.
“Les Indonésiens ont subi un choc extrêmement
violent et je suis persuadé que des centaines de rescapés
murés dans le silence ont un urgent besoin d’assistance”,
déclare le psychologue, qui a assuré des services
de soutien aux familles sinistrées de la région
d’Aceh Besar Lhokgna dans le cadre d’un programme
mené conjointement par la Croix-Rouge indonésienne,
le Croissant-Rouge turc et la Fédération internationale.
“Il est essentiel que nous parvenions à les toucher
avant qu’ils ne plongent dans la dépression nerveuse.”
C’est cette urgence qui a poussé Intan Dewi et
son collègue Marwan A. Hasibuan à lancer leur
émission de radio d’une heure diffusée le
mardi et le samedi. “C’est très gratifiant
de savoir qu’on apporte un peu de réconfort à
des personnes dans la détresse. Mais la plus belle récompense
qu’on puisse rêver, c’est d’avoir contribué
à réconcilier deux êtres dont l’affection
mutuelle avait été brisée par la tragédie”,
commente Marwan, les yeux brillants de satisfaction. Marwan
est intimement convaincu que beaucoup d’autres auditeurs
ont tiré bénéfice de l’émission,
la plupart des habitants de Banda Aceh écoutant Suara
Aceh Radio Durarat afin de se tenir au courant de tout ce qui
a trait aux suites de la catastrophe.
A l’origine, le programme de soutien psychologique de
la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge visait à toucher
12 545 sinistrés vivant dans dix-huit camps de personnes
déplacées. Entre mars et avril, le nombre des
bénéficiaires s’est chiffré à
13 604 au total, dont plus de 5000 enfants. Dix psychologues
locaux, parmi lesquels Intan Dewi et Marwan, et deux délégués
spécialisés du Croissant-Rouge turc assurent des
services de soutien et de conseil dans vingt-quatre camps, dix-sept
écoles et huit villages de la région de Lhokgna,
avec le concours de volontaires communautaires de la Croix-Rouge
indonésienne spécialement formés à
cet effet.
Le soutien psychologique proprement dit est complété
par des activités sociales telles que jeux, ateliers
d’écriture et de lecture, de dessin et de coloriage
pour les enfants, cours de cuisine et d’artisanat pour
les femmes, tournois de sport pour les hommes. Ces activités,
explique Meric Gozden, assistant social au Croissant-Rouge turc,
visent essentiellement à libérer les esprits du
traumatisme. “Mes collègues et moi-même jouons
seulement un rôle d’animateurs. Ce sont les participants
qui organisent et font vivre les activités.”
“Je suis impressionné de voir comment ces gens
font face”, observe Oznur Acicbe, psychologue au Croissant-Rouge
turc. “Tout le monde est très coopératif
et prompt à faire profiter les autres de ses talents,
et chacun prend part aux décisions. Les enfants, en particulier,
sont fantastiques. Leurs dessins révèlent une
sensibilité et une intelligence extraordinaires”,
ajoute Oznur.
La première fois qu’il les a invités à
représenter ce qui leur venait à l’esprit,
la plupart ont dessiné d’énormes vagues
ou des ciels et des mers sombres et menaçants. Maintenant,
après seulement quelques séances de thérapie
par la discussion, le jeu et l’expression orale, ils commencent
déjà à dessiner des fleurs, des arbres,
des maisons et des scènes de jeu. “Ils ont une
capacité incroyable à associer sentiments et environnement.
Ils me donnent envie d’être à nouveau un
enfant moi-même”, poursuit Oznur.
Meric et Oznur expliquent que le Croissant-Rouge turc a choisi
de prendre en mains le programme de soutien psychologique à
Aceh parce qu’il possède une solide expérience
de l’impact émotionnel des catastrophes sur les
populations déplacées. De fait, la Turquie a subi
de nombreux séismes de grande magnitude, dont celui d’Izmit
en 1999 qui a fait plus de 17 000 morts et des milliers de traumatisés.
Pour assurer la continuité du programme, le Croissant-Rouge
turc a entrepris d’aménager à Banda Aceh
un centre communautaire qui hébergera tout un éventail
de projets et activités allant des échanges d’expérience
à la formation, en passant par les jeux et autres formes
de thérapie récréative. Ce centre sera
ultérieurement repris en mains par la Croix-Rouge indonésienne
qui pourra ainsi consolider ses propres capacités dans
le domaine du soutien psychologique.
“Le soutien psychologique est toujours la première
étape vers le relèvement”, souligne Oznur.
“L’aide matérielle vient après.”
Les deux délégués du Croissant-Rouge turc
affirment que la langue et les différences de culture
n’ont jamais posé de difficultés. “Même
si nous ne comprenons pas toujours précisément
ce que les gens nous disent, nous comprenons parfaitement ce
qu’ils ressentent”, déclare Oznur. “Leurs
regards sont le plus éloquent des moyens d’expression.”
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Jeux
et ateliers de lecture et d’écriture, de
dessins et de coloriage pour les enfants sont quelques-unes
des activités menées au titre du programme
de soutien psychologique destiné à aider
les communautés traumatisées à reconstruire
peu à peu leurs existences ravagées par
le tsunami. Photo: Fédération internationale
(p12947)
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Mélange
de conversation décousue, de musique et de conseils
aux auditeurs, l’émission de radio animée
par les psychologues Intan Dewi Keumata (à gauche)
et Marwan A. Hasibuan aide les habitants de Banda Aceh
à surmonter le choc causé par la tragédie
de décembre 2004. Photo: Fédération
internationale (p12947)
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