Il
est seulement 8 heures du matin, mais il fait déjà
très chaud au camp de Tréguine, à l’est
du Tchad, où la Croix-Rouge assure des services vitaux
à quelque 14 500 réfugiés du Soudan. Une
douzaine de femmes portant des bébés sont assises
sur des nattes à l’intérieur d’un
vaste hangar au sol cimenté. Une légère
brise leur procure un peu de fraîcheur cependant qu’elles
attendent l’ouverture du centre de thérapie nutritionnelle.
Rapidement, neuf volontaires, chassés eux aussi de leur
province soudanaise du Darfour par les violences armées,
mettent en place une série de postes que les femmes et
leurs enfants visiteront tour à tour. Pour commencer,
on procède à l’enregistrement des enfants,
tous âgés de six mois à cinq ans; ensuite,
on contrôle la circonférence du bras, le poids
et la taille, ainsi que la température.
Les enfants souffrant de carences reçoivent des vitamines,
des compléments minéraux et des aliments à
haute teneur énergétique. Ceux qui présentent
d’autres problèmes de santé seront adressés
au centre médical, situé à quelques mètres
de là. Bientôt, il apparaît évident
qu’un grand nombre des 70 enfants amenés au centre
ce lundi matin ont besoin d’une assistance particulière.
La plupart affichent une taille et un poids inférieurs
à la normale.
“Nous savons que beaucoup d’enfants souffrent de
malnutrition”, commente Bernard Batsala. Infirmier, nutritionniste
et assistant social, ce dernier dirige le centre au nom de l’équipe
régionale d’intervention en cas de catastrophe
d’Afrique centrale, dont les membres ont été
mis à disposition par les Sociétés de la
Croix-Rouge du Congo, de la République démocratique
du Congo et du Bénin. Cette équipe médicale
multidisciplinaire est en poste depuis décembre 2004.
“Nombreux sont les facteurs qui concourent à la
malnutrition”, explique Bernard, haussant la voix pour
couvrir les cris et les pleurs de dizaines de bébés
et de nouveau-nés. “Les gens sont pauvres et ne
peuvent pas acheter beaucoup d’aliments. Souvent, les
mères allaitantes sont elles-mêmes mal nourries.”
Les distributions se limitent à un éventail réduit
de denrées ne comprenant ni fruits, ni légumes
frais. L’aliment de base – la boule – est
une bouillie de farine de sorgho. Les réfugiés
ne sont pas accoutumés à consommer des fruits
comme les mangues et les goyaves qui poussent dans le secteur.
Généralement, toute la famille mange dans le même
plat, les enfants les plus âgés se taillant souvent
la part du lion.
De plus, certaines livraisons des rations fournies par le Programme
alimentaire mondial ont été retardées par
des tracasseries administratives, militaires et douanières
dans d’autres pays. En février, seule la moitié
de la quantité normale de sorgho est parvenue à
destination, ce qui a entraîné des privations supplémentaires.
Les problèmes d’approvisionnement sont désormais
réglés, mais la santé de certains enfants
s’en est sans doute ressentie dans l’intervalle.
Pour aggraver encore les choses, une hygiène précaire
favorise des crises de diarrhée qui entraînent
à leur tour une déperdition des apports nutritionnels.
Enfin, certains enfants souffrent aussi d’autres maladies
qui entravent l’assimilation des vitamines et des minéraux.
Les enfants enregistrés au centre de thérapie
nutritionnelle viennent chaque semaine en consultation jusqu’à
ce qu’ils aient retrouvé un poids correct. Les
volontaires de la Croix-Rouge profitent des relations ainsi
nouées avec les mères pour faire passer des messages
de santé et d’hygiène.
Le lendemain de la visite, Djouma Ahamat Gamaradine, un réfugié
volontaire de la Croix-Rouge âgé de 28 ans, se
rend au foyer de quatre enfants inscrits qui ne ne sont pas
présentés à la consultation. Djouma est
lui-même père de quatre enfants, dont deux jumeaux
de 4 ans.
“Je suis moi aussi un réfugié et je veux
faire tout mon possible pour aider les mères et les pères”,
déclare-t-il. “Parfois, j’ai l’impression
que les mamans qui amènent leurs enfants au centre souffrent
davantage que ceux-ci. Quoi qu’il en soit, les bébés
se rétablissent très rapidement, ce qui nous procure
une grande satisfaction.”
Aujourd’hui, toutefois, Djouma passe un moment pénible
avec la petite Mahasine Adam. Agée de deux ans, la fillette
reste passivement assise sur les genoux de sa mère, respirant
avec difficulté. Quand sa mère, Khadidgé
Souleman, la soulève, on distingue nettement les os des
hanches. La maigreur du bras de Mahasine – 10 centimètres
de circonférence – indique un degré alarmant
de malnutrition.
“La meilleure solution serait de l’hospitaliser
pour une thérapie alimentaire d’urgence”,
affirme Djouma. Mais Khadidgé est réticente. Cela
fait déjà trois ou quatre semaines qu’elle
accompagne sa fille unique au centre, sans qu’on note
le moindre progrès.
Mahasine refuse de manger le mélange de maïs, de
soja et de haricots, et le lait maternel est maintenant tari.
Finalement, Djouma parvient à persuader Khadidgé
et son mari d’amener au moins leur enfant au dispensaire
de santé. Peut-être y trouvera-t-on un moyen d’améliorer
l’état de Mahasine, par exemple en lui fournissant
des aliments pour bébé.
Certains enfants ont plus que d’autres besoin d’aide.
A Tréguine, quatre femmes sont mortes en couches au cours
des trois derniers mois, laissant des nouveau-nés extrêmement
vulnérables à la malnutrition.
Le plus âgé d’entre eux a maintenant trois
mois et il ne pèse que 2,5 kilos. Parfois, on trouve
une femme disposée à donner son lait à
un bébé sans mère. Dans ces cas-là,
il est essentiel de fournir à la nourrice des compléments
alimentaires afin qu’elle soit à même de
satisfaire les besoins des deux enfants.
Une autre possibilité consiste à procurer du lait
de vache ou de brebis aux nourrissons sans mère. Toutefois,
les animaux domestiques ne sont pas suivis par un vétérinaire
et ils risquent donc de transmettre des maladies aux enfants.
Le personnel de santé du camp s’efforce par ailleurs
de limiter les risques de mortalité en couches en encourageant
les mères à réclamer sans attendre une
assistance médicale en cas de complications.
La Croix-Rouge est convaincue que beaucoup d’autres enfants
du camp auraient besoin d’un soutien nutritionnel. Afin
de les identifier, les membres de l’équipe procéderont
à des visites systématiques auprès des
quelque 14 500 habitants de Tréguine. “Nous irons
de tente en tente et examinerons tous les enfants”, confirme
Carmen Rodriguez Escobar, une ex-infirmière aujourd’hui
déléguée en santé communautaire
à la Fédération internationale.
“Cela nous donnera l’occasion d’inviter les
mères à se présenter chaque semaine à
la clinique avec leurs enfants. De plus, nous pourrons ainsi
nous faire une idée plus précise de la situation
nutritionnelle des enfants.”
Les conditions de sécurité dans le Darfour, à
une cinquantaine de kilomètres de Tréguine, ne
permettent pas d’envisager dans l’immédiat
le rapatriement des réfugiés, qui continueront
donc d’être confrontés à de sérieuses
privations.
“Ici”, commente Bernard, “ils n’ont
aucune possibilité de cultiver des fruits ou des légumes.
La seule zone cultivable s’étend sur les berges
du wadi (oued). Manger un fruit est un luxe. Même les
animaux sont maigres, faute de pâtures en suffisance.”
Les habitants des villages environnants sont eux aussi exposés
à la malnutrition. Au centre de thérapie nutritionnelle
de Tréguine, Halima Brahim, 19 ans, se tient accroupie
sur le sol pendant qu’un volontaire de la Croix-Rouge
place un thermomètre sous l’aisselle de son fils
Zamzam, âgé de 11 mois.
Halima et sa famille habitent Hadjer Hadid, l’agglomération
la plus proche du camp. Zamzam, qui enfouit son visage dans
la robe de sa mère à l’approche d’un
étranger, souffrait de troubles de la digestion et de
la vue. Il y a plusieurs semaines qu’il vient régulièrement
à la clinique et, heureusement, son état s’est
maintenant amélioré.
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Les
mères du camp de Tréguine et des villages
environnants amènent leurs bébés
au centre de la Croix-Rouge afin de s’assurer qu’ils
vont bien et se développent normalement. (p12985)
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Beaucoup
d’enfants de Tréguine ont un poids et une
taille inférieurs à la normale. (p12979)
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Ibrahim
Jakob Barka Adam, lui-même réfugié,
contrôle le poids et la taille des enfants avec
une douceur paternelle. (p12982)
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Mahasine,
deux ans, souffre à l’évidence de
malnutrition. La Croix-Rouge persuade sa mère,
Khadidgé, de l’amener au centre médical
du camp. (p12986)
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Carmen
Rodriguez Escobar, déléguée de la
Fédération internationale en charge de la
santé communautaire, s’entretient avec une
femme qui attend de faire examiner son bébé.
(p12983)
Les services du camp de Tréguine sont également
ouverts aux habitants des villages environnants. Halima
Brahim, qui vit dans l’agglomération voisine
de Hadjer Hadid, accompagne depuis plusieurs semaines
son fils Zamzam, âgé de 11 mois, au centre
de thérapie nutritionnelle. (p12981)
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