Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et Croissant-Rouge (IFRC) Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et Croissant-Rouge (IFRC)
Rechercher :

Nouvelles
Dernières nouvelles
Dernières nouvelles Discours (anglais) Communiqués de presse Appels (anglais) Événements Archives


Les catastrophes ne doivent pas annihiler le développement

Eva von Oelreich
19 juin 2002


Qu'est-ce qui ne va pas? Pourquoi notre monde devient-il de moins en moins sûr, malgré les millions et les millions de dollars injectés dans le développement? Pourquoi les pauvres sont-ils prisonniers d'une spirale d'accidents et de catastrophes? Les catastrophes s'abattent sur les plus démunis, elles les maintiennent dans la misère et la vulnérabilité au pied de l'échelle du progrès, leur fermant toute porte de sortie.

Nous savons que l'amélioration, durement acquise, des conditions d'existence des enfants, au prix d'efforts soutenus durant des décennies, est aujourd'hui menacée par la pandémie du VIH/sida. Nous savons aussi qu'un désastre, un séisme par exemple, peut balayer en quelques instants des décennies d'efforts de développement. Ces constatations ne sont pas nouvelles. Nous, qui travaillons dans le secteur de l'aide internationale, avons une conscience aiguë de ces problèmes, nous y réfléchissons et enchaînons les colloques pour tenter d'améliorer les choses.

Mais les faits sont là: dans les années 1970, quelque 700 million de personnes ont été affectées par des catastrophes; dans les années 1990, leur nombre a atteint près de deux milliards. Le changement climatique est souvent mis en cause. Toutefois, si les ouragans, les cyclones, ou les séismes, peuvent être violents et extrêmement coûteux dans les pays développés, ils ne plongent pas pour autant des communautés entières dans le dénuement, comme c'est le cas dans les pays moins riches.

Selon le premier ministre du Honduras, l'ouragan Mitch a fait reculer de vingt ans le développement économique du pays et, au Venezuela, les glissements de terrain de 1999 ont coûté l'équivalent d'un dixième du PIB. Dans de telles conditions, comment ces pays et d'autres nations confrontées à des difficultés similaires peuvent-ils espérer réaliser les objectifs du développement international, comme la réduction de moitié du nombre d'habitants vivant dans l'extrême pauvreté, la diminution de deux tiers des taux de mortalité infantile ou l'éducation primaire pour tous d'ici 2015?

Ainsi, en dépit d'avancées en matière de santé publique, d'éducation, de défense des droits de la femme, d'alphabétisation et de vaccination, les catastrophes ont un impact toujours plus dramatique sur ceux qui sont les moins préparés à leur faire face, tout affectant même ceux qui se pensaient protégés. En Turquie, la plupart des victimes des terribles séismes de 1999 ont péri à cause non pas de la pauvreté, mais de normes de construction inadéquates ou mal appliquées. De même, en 2001, les glissements de terrain au Salvador ont balayé des quartiers de la classe moyenne bâtis dans des zones dangereuses. La corruption, le manque de planification et l'ouvrage mal fait entraînent des catastrophes non naturelles en pervertissant des politiques de développement sensées sauver des vies et améliorer les conditions d'existence. Que faut-il faire?

Tous ces problèmes et questions sont évoqués et analysés par la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans la nouvelle édition du Rapport sur les catastrophes dans le monde.

Toute politique de développement devrait être assortie d'efforts énergiques pour limiter les risques associés aux catastrophes. Les stratégies de planification urbaine, de lutte contre la pauvreté et de protection de l'environnement devraient toutes intégrer la réduction de ces mêmes risques.

Que peuvent faire les organismes d'assistance? Une responsabilité particulière incombe aux organisations internationales, qui sont sensées savoir que les systèmes d'intervention d'urgence, quoique essentiels, ne participent pas réellement au développement ni à promouvoir un progrès durable. Les secours internationaux peuvent empêcher l'effondrement de l'activité économique en cas de catastrophe et, parfois, stimuler le relèvement économique après un tel événement, mais ces contributions resteront sans lendemain si elles ne s'appuient pas sur des politiques appropriées.

Conscients de ces limites, nous ne pouvons nous contenter de nous préparer à lancer des opérations d'urgence à grande échelle en cas de catastrophe. S'il n'est pas possible d'empêcher la collision de plaques tectoniques ou de dérouter l'oeil d'un cyclone, on peut toutefois limiter l'impact de tels phénomènes. Les risques peuvent - et doivent - être réduits. La seule véritable protection à la portée des plus pauvres et des plus vulnérables consiste probablement dans la capacité à interpréter les menaces - à savoir comment se préparer et quand évacuer les populations exposées.

On ne répétera jamais assez que la préparation est payante. Ainsi, la mangrove plantée sur 110 km de littoral par la Croix-Rouge du Vietnam n'est pas décorative: outre qu'elle préserve les communautés locales contre les typhons, elle se traduit par une économie annuelle de sept millions de dollars dans l'entretien des digues, pour un investissement d'un million de dollars seulement. De même, le programme de préparation aux cyclones du Croissant-Rouge du Bangladesh a déjà permis d'évacuer en lieu sûr - et de sauver - quelque 2,5 millions d'individus. Hélas, ces succès restent largement ignorés, car, pour les médias, "bonnes nouvelles, pas de nouvelles".

La communauté internationale des organismes d'assistance doit s'inspirer de ces résultats. Cependant, pour que les progrès soient durables, toutes les parties concernées doivent inclure des objectifs mesurables de réduction des risques dans les objectifs du développement. Cela pourrait consister dans la réduction de moitié du nombre de personnes tuées et affectées par les catastrophes et dans l'allocation de 5 à 10 pour 100 des budgets de l'assistance à des programmes de prévention des catastrophes. Simultanément, il faut encourager et aider les États à élaborer et à financer des plans de préparation aux catastrophes, les convaincre d'investir dans la réduction des risques plutôt que de réserver leurs ressources à des interventions de secours pour des catastrophes qui pourraient être évitées. Pour atteindre ces objectifs, il est essentiel que les gouvernements, les bailleurs de fonds et les organismes d'assistance unissent et coordonnent leurs efforts.

Dans cette perspective, la première chose à faire consiste à supprimer les barrières qui séparent actuellement chercheurs et praticiens, non seulement entre divers domaines spécialisés, mais aussi entre les secteurs de l'assistance et du développement. Il importe également de rééquilibrer la distribution des ressources. L'année dernière, l'ECHO, l'un des principaux bailleurs de fonds du secteur de l'assistance, n'a consacré que 1,5 pour 100 de son budget aux efforts de préparation en prévision des catastrophes. C'est que la réduction des risques n'est pas une activité spectaculaire, elle n'est pas "porteuse" en termes d'image. Néanmoins, il est vital que les responsables de la gestion des catastrophes, les planificateurs et les décideurs du monde entier lui accordent une attention prioritaire. Le risque fait, certes, partie de notre existence quotidienne, mais qui songerait à s'y exposer délibérément? La réduction des risques n'est pas une matière à option ou un "gadget" à la mode: elle est une condition sine qua non du succès du développement.