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Les villageois de Chorsagoledi cherchent un signe révélateur de l'empoisonnment à l'arsenic - des lésions cutanées et des taches noires dans les paumes des mains. (p9934)


Dans le village, un point d'eau peint en vert signifie de l'eau non contaminée. (p9934)




Officiellement, 15 000 personnes ont été malades par l'empoisonnement à l'arsenic - le chiffre exact est probablement plus élevé. (p9937)



Les villageois examinent un système de filtrage pour purifier l'eau contaminée - L’eau à purifier est versée dans deux pots en terre, le premier contenant du sable et de la paille de fer, le second, du charbon, qui retient l’arsenic.
(p9938)



Quand l’eau devient source de mort
06 juin 2003
par Karl Schuler, de la Croix-Rouge suisse


Prenant leur source dans l’Himalaya, non moins de 52 fleuves et rivières s’écoulent de l’Inde vers le Bangladesh avant de se jeter dans le golfe du Bengale.

Les eaux du Gange et du Brahmapoutre se rejoignent pour former la Padma, la rivière de la fleur de lotus. L’eau constitue la principale richesse de ce pays d’Asie du Sud, situé dans le delta du Gange et pénétré par de nombreux bras de mer.

En effet, sans eau, la population bangladaise, qui compte plus de 130 millions de personnes, ne pourrait assurer sa subsistance. Le riz constitue l’aliment de base, et sa culture nécessite beaucoup d’eau.

De l’eau et encore de l’eau, aussi loin que porte le regard. Dans les rizières inondées, les travaux d’ensemencement ont commencé.

Dans tout le pays, des millions de mains habiles effectuent le repiquage du riz aquatique. Le Bangladesh est un pays surpeuplé. Avec 900 habitants au km2, sa densité de population est cinq fois supérieure à celle de la Suisse.

Dans ce pays sillonné par de nombreux fleuves et arrosé par la mousson annuelle, les eaux de surface pourraient suffire aux besoins des hommes et des bêtes ainsi qu’à l’irrigation des champs.

Toutefois, il y a une trentaine d’années, l’Unicef et le Gouvernement bangladais ont décidé de forer des millions de puits tubés afin de capter les eaux souterraines. Cette eau de consommation « propre » a permis de réduire fortement la mortalité infantile.

Pourtant, dans le même temps, se profilait une catastrophe d’une ampleur inimaginable : un empoisonnement collectif à l’arsenic. Les experts ont constaté trop tard que l’oxygène apporté par le pompage libérait l’arsenic contenu dans les sédiments, lui permettant ainsi de passer dans l’eau.

A ce jour, 15 000 personnes gravement malades ont été officiellement recensées, mais de nombreux cas ont déjà eu une issue mortelle. Il ne s’agit toutefois que de la partie émergée de l’iceberg.

Campagnes de sensibilisation
Chorsagoledi est un petit village bangladais parmi des milliers d’autres. Coiffées d’un toit de chaume, les maisons en bambou et en terre battue confèrent un caractère pittoresque à l’endroit.

Chorsagoledi fait partie de la minorité de villages où l’on a déjà procédé à des analyses de l’eau afin d’en déterminer la teneur en arsenic. Sur les 61 points d’eau de la localité, 54 sont peints en rouge, couleur signifiant que l’eau est contaminée.

Ainsi, l’eau de consommation ne doit être prélevée qu’aux sept points d’eau exempts d’arsenic, marqués en vert. Toutefois, une douzaine de villageois présentent déjà les symptômes d’une intoxication, à savoir des taches noires et des lésions cutanées sur la paume des mains et la plante des pieds.

Un écran vidéo de la taille d’un téléviseur a été installé sur la place du village. Un groupe de spectateurs s’est formé.

Drapées dans leurs saris hauts en couleur, les femmes se sont accroupies d’un côté, tandis que les hommes, moins nombreux, leur font face. Les enfants et les jeunes se pressent aux premiers rangs.

Cette journée exceptionnelle apporte une diversion bienvenue dans un quotidien bien rempli. Pourtant, il ne s’agit pas d’une production holywoodienne, mais d’un documentaire consacré à un sujet grave, l’arsenic. Cette rencontre a été organisée par le comité sanitaire du village, composé essentiellement de femmes bénévoles. Soutenue par la Croix-Rouge suisse, l’association AVA pour le développement des villages travaille depuis plusieurs années à Chorsagoledi ainsi que dans 90 autres localités du district de Faridpur, au centre du pays. Son objectif est de mobiliser la population et d’améliorer l’assistance médicale. Actuellement, la lutte contre l’arsenicisme constitue une priorité.

« Les gens, désorientés, sont devenus méfiants envers les organisations d’aide au développement. Pendant des années, celles-ci les ont encouragés à utiliser les pompes manuelles pour avoir de l’eau propre, et aujourd’hui, ces mêmes pompes représentent un danger mortel », explique Jharna Ranidas, responsable de l’AVA. «

De plus, l’intoxication à l’arsenic est un mal pernicieux, car il faut plusieurs années avant de pouvoir déceler la pathologie. C’est pourquoi les gens sont tentés de continuer à s’approvisionner aux pompes et ce, même lorsqu’elles sont peintes en rouge. » Sensibiliser la population au danger que représente l’eau contaminée constitue donc le b.a.-ba d’une lutte efficace contre l’arsenicisme. Cela présuppose une relation de confiance que le personnel d’AVA a réussi à établir au fil de ses années de travail au service de la santé.

Retour à la tradition
Il n’existe pas de solution brevetée, et ni le Gouvernement du Bangladesh ni les organisations spécialisées de l’ONU ne disposent de méthode efficace à l’échelle du pays ; pourtant, la population n’est pas livrée sans défense à cette catastrophe de grande ampleur.

Les travaux de recherche ont donné des résultats applicables. Outre des tests simples permettant de déterminer la concentration en arsenic, il s’agit surtout de trouver des solutions alternatives pour garantir une eau de boisson saine. A cet effet, il faut revenir aux méthodes traditionnelles, abandonnées au cours des dernières années. Partout dans le pays, il existe encore des bassins de collecte pour les pluies de la mousson ; il importe alors de purifier l’eau ainsi recueillie afin d’éviter les gastro-entérites et le choléra.

Une autre solution consiste à construire ou à remettre en état des puits permettant de tirer l’eau de couches exemptes d’arsenic. L’utilisation de ces puits a été complètement reléguée par les pompes manuelles. Dans les villages où la Croix-Rouge est présente, on construit aujourd’hui de tels puits, dont la profondeur peut atteindre 10 mètres. Toutefois, seuls les puisatiers déjà âgés disposent du savoir nécessaire à ce travail dangereux. Il est donc grand temps qu’ils transmettent leur art à la jeune génération.

Dans quelle mesure est-il possible de purifier l’eau contaminée par l’arsenic? Des experts mandatés par des organisations locales soutenues par la Croix-Rouge suisse ont mis au point un système de filtrage prometteur, dont bénéficient déjà 160 villages. L’eau à purifier est versée dans deux pots en terre, le premier contenant du sable et de la paille de fer, le second, du charbon, qui retient l’arsenic.

La population bangladaise fait les frais de la capacité encore limitée du Gouvernement et des experts des organisations internationales à maîtriser une catastrophe menaçant des millions de vies, qu’ils ont eux-même provoquée. Le Bangladesh se trouve ainsi au début d’une longue lutte pour une eau de boisson sûre, source essentielle de vie.

((Kasten))
Un poison inodore et insipide
C’est surtout dans le centre du Bangladesh que les sols présentent les plus fortes concentrations en arsenic. L’intoxication à ce poison peut être mortelle. Les premiers symptômes caractéristiques ne se manifestent qu’au bout de plusieurs années. Il s’agit en général de taches noires sur les mains et la plante des pieds, ainsi que de lésions cutanées.

A un stade plus avancé, la maladie provoque des cancers des organes internes, notamment des reins et des poumons. Dans les cas bénins, il suffit de boire de l’eau exempte d’arsenic pendant un certain temps et d’adopter une alimentation riche en légumes pour éliminer le poison. En revanche, la médecine est encore impuissante face aux intoxications graves, et les personnes touchées sont condamnées à longue échéance à la souffrance et à la mort.

Le premier cas a été recensé il y a dix ans. On peut estimer que la moitié de la population rurale, soit jusqu’à 50 millions de personnes, souffre d’une intoxication plus ou moins grave à l’arsenic. Entre-temps, 11 millions de puits tubés ont été construits dans tout le pays, et les paysans ont souvent installé eux-mêmes les pompes à eau manuelles. A ce jour, toute l’eau des puits incriminés n’a pas encore été analysée.

Liens :
Opérations de la Fédération au Bangladesh
Activités de la Croix-Rouge suisse au Bangladesh