Quand l’eau devient source
de mort
06 juin 2003
par Karl Schuler, de la Croix-Rouge suisse
Prenant leur source dans l’Himalaya,
non moins de 52 fleuves et rivières s’écoulent
de l’Inde vers le Bangladesh avant de se jeter dans le golfe
du Bengale.
Les eaux du Gange et du Brahmapoutre se rejoignent pour former la
Padma, la rivière de la fleur de lotus. L’eau constitue
la principale richesse de ce pays d’Asie du Sud, situé
dans le delta du Gange et pénétré par de nombreux
bras de mer.
En effet, sans eau, la population bangladaise, qui compte plus de
130 millions de personnes, ne pourrait assurer sa subsistance. Le
riz constitue l’aliment de base, et sa culture nécessite
beaucoup d’eau.
De l’eau et encore de l’eau, aussi loin que porte le regard.
Dans les rizières inondées, les travaux d’ensemencement
ont commencé.
Dans tout le pays, des millions de mains habiles effectuent le repiquage
du riz aquatique. Le Bangladesh est un pays surpeuplé. Avec
900 habitants au km2, sa densité de population est cinq fois
supérieure à celle de la Suisse.
Dans ce pays sillonné par de nombreux fleuves et arrosé
par la mousson annuelle, les eaux de surface pourraient suffire aux
besoins des hommes et des bêtes ainsi qu’à l’irrigation
des champs.
Toutefois, il y a une trentaine d’années, l’Unicef
et le Gouvernement bangladais ont décidé de forer des
millions de puits tubés afin de capter les eaux souterraines.
Cette eau de consommation « propre » a permis de réduire
fortement la mortalité infantile.
Pourtant, dans le même temps, se profilait une catastrophe d’une
ampleur inimaginable : un empoisonnement collectif à l’arsenic.
Les experts ont constaté trop tard que l’oxygène
apporté par le pompage libérait l’arsenic contenu
dans les sédiments, lui permettant ainsi de passer dans l’eau.
A ce jour, 15 000 personnes gravement malades ont été
officiellement recensées, mais de nombreux cas ont déjà
eu une issue mortelle. Il ne s’agit toutefois que de la partie
émergée de l’iceberg.
Campagnes de sensibilisation
Chorsagoledi est un petit village bangladais parmi des milliers d’autres.
Coiffées d’un toit de chaume, les maisons en bambou et
en terre battue confèrent un caractère pittoresque à
l’endroit.
Chorsagoledi fait partie de la minorité de villages où
l’on a déjà procédé à des
analyses de l’eau afin d’en déterminer la teneur
en arsenic. Sur les 61 points d’eau de la localité, 54
sont peints en rouge, couleur signifiant que l’eau est contaminée.
Ainsi, l’eau de consommation ne doit être prélevée
qu’aux sept points d’eau exempts d’arsenic, marqués
en vert. Toutefois, une douzaine de villageois présentent déjà
les symptômes d’une intoxication, à savoir des
taches noires et des lésions cutanées sur la paume des
mains et la plante des pieds.
Un écran vidéo de la taille d’un téléviseur
a été installé sur la place du village. Un groupe
de spectateurs s’est formé.
Drapées dans leurs saris hauts en couleur, les femmes se sont
accroupies d’un côté, tandis que les hommes, moins
nombreux, leur font face. Les enfants et les jeunes se pressent aux
premiers rangs.
Cette journée exceptionnelle apporte une diversion bienvenue
dans un quotidien bien rempli. Pourtant, il ne s’agit pas d’une
production holywoodienne, mais d’un documentaire consacré
à un sujet grave, l’arsenic. Cette rencontre a été
organisée par le comité sanitaire du village, composé
essentiellement de femmes bénévoles. Soutenue par la
Croix-Rouge suisse, l’association AVA pour le développement
des villages travaille depuis plusieurs années à Chorsagoledi
ainsi que dans 90 autres localités du district de Faridpur,
au centre du pays. Son objectif est de mobiliser la population et
d’améliorer l’assistance médicale. Actuellement,
la lutte contre l’arsenicisme constitue une priorité.
« Les gens, désorientés, sont devenus méfiants
envers les organisations d’aide au développement. Pendant
des années, celles-ci les ont encouragés à utiliser
les pompes manuelles pour avoir de l’eau propre, et aujourd’hui,
ces mêmes pompes représentent un danger mortel »,
explique Jharna Ranidas, responsable de l’AVA. «
De plus, l’intoxication à l’arsenic est un mal
pernicieux, car il faut plusieurs années avant de pouvoir déceler
la pathologie. C’est pourquoi les gens sont tentés de
continuer à s’approvisionner aux pompes et ce, même
lorsqu’elles sont peintes en rouge. » Sensibiliser la
population au danger que représente l’eau contaminée
constitue donc le b.a.-ba d’une lutte efficace contre l’arsenicisme.
Cela présuppose une relation de confiance que le personnel
d’AVA a réussi à établir au fil de ses
années de travail au service de la santé.
Retour à la tradition
Il n’existe pas de solution brevetée, et ni le Gouvernement
du Bangladesh ni les organisations spécialisées de l’ONU
ne disposent de méthode efficace à l’échelle
du pays ; pourtant, la population n’est pas livrée sans
défense à cette catastrophe de grande ampleur.
Les travaux de recherche ont donné des résultats applicables.
Outre des tests simples permettant de déterminer la concentration
en arsenic, il s’agit surtout de trouver des solutions alternatives
pour garantir une eau de boisson saine. A cet effet, il faut revenir
aux méthodes traditionnelles, abandonnées au cours des
dernières années. Partout dans le pays, il existe encore
des bassins de collecte pour les pluies de la mousson ; il importe
alors de purifier l’eau ainsi recueillie afin d’éviter
les gastro-entérites et le choléra.
Une autre solution consiste à construire ou à remettre
en état des puits permettant de tirer l’eau de couches
exemptes d’arsenic. L’utilisation de ces puits a été
complètement reléguée par les pompes manuelles.
Dans les villages où la Croix-Rouge est présente, on
construit aujourd’hui de tels puits, dont la profondeur peut
atteindre 10 mètres. Toutefois, seuls les puisatiers déjà
âgés disposent du savoir nécessaire à ce
travail dangereux. Il est donc grand temps qu’ils transmettent
leur art à la jeune génération.
Dans quelle mesure est-il possible de purifier l’eau contaminée
par l’arsenic? Des experts mandatés par des organisations
locales soutenues par la Croix-Rouge suisse ont mis au point un système
de filtrage prometteur, dont bénéficient déjà
160 villages. L’eau à purifier est versée dans
deux pots en terre, le premier contenant du sable et de la paille
de fer, le second, du charbon, qui retient l’arsenic.
La population bangladaise fait les frais de la capacité encore
limitée du Gouvernement et des experts des organisations internationales
à maîtriser une catastrophe menaçant des millions
de vies, qu’ils ont eux-même provoquée. Le Bangladesh
se trouve ainsi au début d’une longue lutte pour une
eau de boisson sûre, source essentielle de vie.
((Kasten))
Un poison inodore et insipide
C’est surtout dans le centre du Bangladesh que les sols présentent
les plus fortes concentrations en arsenic. L’intoxication à
ce poison peut être mortelle. Les premiers symptômes caractéristiques
ne se manifestent qu’au bout de plusieurs années. Il
s’agit en général de taches noires sur les mains
et la plante des pieds, ainsi que de lésions cutanées.
A un stade plus avancé, la maladie provoque des cancers des
organes internes, notamment des reins et des poumons. Dans les cas
bénins, il suffit de boire de l’eau exempte d’arsenic
pendant un certain temps et d’adopter une alimentation riche
en légumes pour éliminer le poison. En revanche, la
médecine est encore impuissante face aux intoxications graves,
et les personnes touchées sont condamnées à longue
échéance à la souffrance et à la mort.
Le premier cas a été recensé il y a dix ans.
On peut estimer que la moitié de la population rurale, soit
jusqu’à 50 millions de personnes, souffre d’une
intoxication plus ou moins grave à l’arsenic. Entre-temps,
11 millions de puits tubés ont été construits
dans tout le pays, et les paysans ont souvent installé eux-mêmes
les pompes à eau manuelles. A ce jour, toute l’eau des
puits incriminés n’a pas encore été analysée.
Liens :
Opérations
de la Fédération au Bangladesh
Activités
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