Au
milieu d’un vaste champ vert, à cinq kilomètres
de la côte dévastée de la province d’Aceh,
neuf tentes blanches resplendissent sous les rayons du soleil.
Au sommet d’un mât d’une dizaine de mètres,
un drapeau de la Croix-Rouge frémit doucement sous la
caresse de la brise.
Nous sommes à Teunom, un coin si perdu que même
les pilotes d’hélicoptère locaux ont du
mal à le trouver. Mais cela n’a rien d’étonnant,
quand on sait que le raz-de-marée du 26 décembre
a littéralement rayé de la carte cette communauté
de pêcheurs, faisant près de 4000 morts et des
milliers de sans-abri.
“Teunom a disparu. Il ne reste plus rien”, confirme
Richard Munz. Ce chirurgien aux cheveux et à la barbe
argentés fait partie d’une équipe de la
Croix-Rouge allemande qui a mis en place aux portes de l’agglomération
une unité d’intervention d’urgence spécialisée
dans les soins de santé de base.
“Une unique route goudronnée s’enfonce depuis
la côte vers la forêt jusqu’au pied des collines,
sur une vingtaine de kilomètres. Au-delà, c’est
la jungle”, ajoute-t-il.
Avant la catastrophe, Teunom comptait environ 23 000 habitants.
C’était une communauté très active
vivant des produits de la mer. A présent, c’est
un champ de ruines. La plupart des bâtiments ont été
détruits, y compris le dispensaire de santé dont
seize employés, parmi lesquels des médecins et
des infirmiers, ont été tués par l’énorme
vague mêlée de boue et de sable.
Dans les jours qui ont suivi le raz-de-marée, les professionnels
de la santé rescapés du désastre ont travaillé
sans relâche pour répondre aux besoins les plus
pressants. Mais la tâche était trop lourde et il
a fallu solliciter l’assistance de la Croix-Rouge.
Dans un impressionnant ballet, des hélicoptères
de la marine des Etats-Unis ont effectué vingt-deux navettes
depuis la capitale provinciale, Banda Aceh, afin d’amener
à Teunom les tonnes de matériel de l’équipe
allemande ainsi que son personnel – un médecin,
trois infirmiers, un laborantin et un auxiliaire médical.
L’unité, qui comprend une maternité, une
pharmacie, une salle d’attente, une salle d’opération
et un laboratoire, peut répondre aux besoins d’une
population d’environ 20 000 personnes.
“Le déchargement des caisses métalliques
contenant le matériel et le montage des installations
ont été un véritable cauchemar. Pendant
les trois premiers jours, il n’a pas cessé de pleuvoir”,
raconte Richard.
Vingt-huit employés du dispensaire local détruit
travaillent aux côtés des membres de l’équipe
allemande. “Quatre sages-femmes, quatre médecins,
neuf infirmiers et du personnel administratif”, précise
le chirurgien.
Le docteur Nursanty, 31 ans, fait partie du groupe. Mariée,
mère de deux fillettes, elle vit à Teunom depuis
cinq ans. “Ma maison a été rasée
par le tsunami”, soupire-t-elle. “Pour le moment,
je loge chez mon infirmière, à cinq kilomètres
d’ici.” Le sort de sa famille à Banda Aceh
l’angoisse terriblement. “Depuis la catastrophe,
je n’ai aucune nouvelle. Ils me manquent tous, mes parents,
mes beaux-parents, et il n’y a pas moyen de les contacter”,
poursuit-elle, les larmes aux yeux.
Malgré sa peine, elle refuse de profiter d’un des
nombreux hélicoptères qui amènent quotidiennement
au centre médical patients et fournitures pour quitter
Teunom, la ville qui est la sienne depuis maintenant cinq ans.
“J’ai une responsabilité vis-à-vis
de mes concitoyens. J’aimerais partir, c’est vrai,
mais je dois aider ceux qui souffrent ici. Je ne peux pas m’en
aller comme ça”, explique-t-elle.
Depuis son ouverture, la clinique de la Croix-Rouge a accueilli
jusqu’à 170 patients par jour, et l’équipe
dirigée par le docteur Munz s’attend à ce
que l’affluence augmente encore à mesure que les
habitants de la région apprendront son existence. “Je
pense que nous recevrons jusqu’à 200 patients par
jour pendant les trois à quatre prochaines semaines au
moins”, déclare Richard, qui a commencé
à pratiquer des interventions mineures, principalement
sur des plaies infectées.
“Nous traitons essentiellement des maladies infectieuses,
des problèmes respiratoires, des diarrhées et
des traumatismes divers, mais aussi des abcès et des
plaies infectées en grand nombre.”
L’activité est particulièrement intense
entre neuf et dix heures le matin et en fin d’après-midi.
Des patients font la queue pour recevoir leurs médicaments
à la pharmacie, d’autres, assis dans la salle d’accueil,
attendent patiemment d’être enregistrés pour
pouvoir consulter un médecin ou un infirmier.
A onze heures, Richard Munz fait sa tournée. Se penchant
auprès d’un vieil homme qui a de la peine à
marcher, il s’enquière de son état par le
truchement d’un interprète de la Croix-Rouge indonésienne.
“Il a mal à la tête et se plaint de vertiges”,
commente Richard. “Dites-lui que ça va passer.
Il faut qu’il boive le plus possible et qu’il s’efforce
de se lever et de marcher un peu.” Prenant alors la main
du patient, le médecin l’aide gentiment à
se mettre sur ses pieds.
“Vous vous sentirez plus fort si vous bougez”, lui
dit-il. Avec réticence, l’homme consent à
faire quelques pas en s’aidant d’une béquille.
“Ça va aller!”, lui affirme Richard, levant
les deux pouces pour bien se faire comprendre.
Un peu plus tard, ce même jour, deux infirmiers de la
Croix-Rouge allemande retirent un éclat de bois de la
main d’une petite fille dont la plaie est vilainement
infectée. “Sa blessure date de deux semaines, elle
a besoin d’être soigneusement nettoyée et
pansée. Ensuite, tout ira bien”, note Sonja Jahns.
Les médecins et infirmiers allemands et indonésiens
voient défiler de nombreuses blessures de ce genre. La
collaboration entre les deux équipes est excellente.
Les Allemands s’occupent des fournitures et autres équipements
et assurent une partie des traitements, les Indonésiens
se chargeant du plus gros des soins courants. “Ils travaillent
remarquablement bien, comme ils l’ont toujours fait auparavant”,
commente le docteur Munz.
“Nous sommes ici uniquement pour les épauler.”
L’unité n’administre que des soins de base,
mais ils sont essentiels pour éviter des infections graves
qui pourraient entraîner de sérieuses complications,
voire nécessiter de dramatiques amputations. Des sections
séparées ont été aménagées
pour les femmes et les hommes hospitalisés.
Pour rendre leur séjour plus supportable, Bernd Kentsch,
infirmier de la Croix-Rouge allemande, a improvisé un
système de ventilation. Suspendus à une corde,
des cartons s’alignent sur toute la longueur de la tente.
A chacun est fixée une ficelle sur laquelle les amis
et parents en visite tirent afin de créer un rafraîchissant
courant d’air pour les patients.
Dans un autre secteur de cet hôpital de campagne, médecins
et infirmiers locaux distribuent des médicaments essentiels
tels qu’analgésiques et antibiotiques. La pharmacie
est à dessein très basique.
“Dans 95 pour 100 des cas”, souligne Richard, “c’est
de ce type de produits dont la population a le plus besoin.”
Sous une autre tente, quatre patients, dont une jeune fille,
sont alités. Des proches les ventilent au moyen de cartons
afin de tenir les mouches à l’écart et de
les soulager un peu de la chaleur accablante. “Trois d’entre
eux ont été pris dans le raz-de-marée”,
explique le docteur Munz.
“Ils ont avalé des quantités d’eau
salée. Ici, ils peuvent se remettre tranquillement de
leurs épreuves. La jeune fille est sous antibiotique,
deux autres souffrent de diarrhée.”
Le quatrième a la malaria. Il est arrivé hier.
Son cas était sérieux, mais il a été
traité à temps et devrait pleinement se rétablir.
“Il pourra sortir demain”, affirme Richard.
Au crépuscule, une foule est massée derrière
la fenêtre d’une tente, se bousculant pour voir
deux infirmiers allemands occupés à drainer du
pus de l’oreille infectée d’un jeune homme.
Une telle scène n’est pas courante, mais, pour
les membres de cette communauté ravagée, c’est
l’occasion d’oublier pour un moment leurs propres
peines.
A 20 heures, la longue journée s’achève.
Au loin, des éclairs déchirent l’obscurité.
Il n’y a pas le moindre souffle d’air. Pendant mollement,
le drapeau de la Croix-Rouge se détache sur un ciel fourmillant
d’étoiles. Le seul bruit provient de la génératrice
électrique qui alimente les lampes au tungstène.
L’hôpital de campagne dessine une véritable
oasis de lumière et de confort dans la nuit humide de
ce coin perdu d’Aceh.
L’unité de la Croix-Rouge allemande restera à
Teunom aussi longtemps qu’il sera nécessaire. Mais,
à la fin du mois, Richard et son équipe céderont
la place à d’autres collègues. Confortablement
installé dans une chaise longue, content de sa journée,
Richard s’accorde une cigarette bien méritée.
“Les choses s’arrangent de jour en jour”,
observe-t-il avec satisfaction.
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Le
docteur Richard Munz, de la Croix-Rouge allemande, s’entretient
avec une patiente à l’unité de soins
de base installée à la périphérie
de Teunom, une communauté ravagée par le
tsunami (p12500)
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L’infirmière
Sonja Jahns, un des six membres de l’unité
d’intervention d’urgence déployée
à Teunom par la Croix-Rouge allemande (p12499)
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Bernd
Kentsch, infirmier de la Croix-Rouge allemande, panse
la plaie d’un homme blessé par le raz-de-marée
(p12502)
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Une
volontaire de la Croix-Rouge indonésienne s’occupe
d’un patient à la pharmacie de l’unité
de soins de base (p12503)
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Richard
Munz souligne que, dans la majorité des cas, les
membres de la communauté ont essentiellement besoin
de soins de santé de base (p12501)
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