La
grue peine à soulever le gros chalutier qui se balance
au bout de filins d’acier, entre la plage dorée
et le ciel d’un bleu limpide. Le 26 décembre, l’océan
en furie a projeté de lourds bateaux de pêche sur
le rivage comme s’il s’était agi de vulgaires
cocottes en papier. Aujourd’hui, ils gisent comme autant
d’épaves tout le long de la grève. Certains
ont été totalement démembrés par
les rochers, d’autres pourront peut-être reprendre
un jour la mer.
Je remonte en voiture pour poursuivre ma route vers le sud,
en direction de Galle. De part et d’autre, la dévastation
est omniprésente. Parfois, on ne distingue plus que des
amoncellements de gravats, là où, il y a un mois,
se dressaient des cabanes de pêcheurs. Mais, heureusement,
il n’y a pas que la destruction à voir: partout,
le long du littoral, les gens s’activent à dégager
les décombres et à reconstruire.
Des feux brûlent tout le long de la route. Matelas, poutres,
planches et mobilier saccagés s’en vont en fumée
, cependant qu’on met soigneusement de côté
tout ce qui pourra resservir – tuiles, pierres et tôles
ondulées. Chacun aide son voisin dans ce labeur, et les
volontaires de la Croix-Rouge ne sont pas en reste.
A l’arrêt suivant, le soleil est déjà
haut dans le ciel et la sueur ruisselle sur les visages des
vingt-cinq volontaires de Bentota. “Je me suis enrôlé
à la Croix-Rouge aussitôt après la catastrophe”,
me raconte un jeune homme de 23 ans. “Maintenant, je nettoie
les décombres avec mes camarades.” A l’arrière-plan
se dressent les pans de murs d’une maison en ruines. Le
tsunami a arraché la charpente comme un fétu de
paille, démantibulant meubles, fenêtres et portes.
Les volontaires de la Croix-Rouge, très jeunes pour la
plupart, poussent de pesantes brouettes le long du rivage. Ils
prodiguent des soins de base, nettoient les puits envahis par
l’eau de mer, distribuent des articles de première
nécessité, transportent de l’eau potable.
La catastrophe a réveillé l’esprit humanitaire
et entraîné un large mouvement d’adhésion
à la Croix-Rouge. Vpali Sirimanne, président d’honneur
de la section de Bentota, est fier de cet élan de solidarité.
Avant le désastre, il était moniteur de plongée,
mais l’océan a détruit tout son matériel.
Non loin de là, un camion Croix-Rouge livre de l’eau.
La pompe ronfle, remplissant une citerne en plastique noir.
Les villageois se mettent en file avec leurs seaux et autres
récipients. L’eau purifiée est vitale pour
éviter des épidémies de maladies infectieuses.
La scène ramène mes pensées à mes
amis de la Croix-Rouge allemande à Pottuvil, où
je me dirige maintenant.
Chaque jour, ils produisent quelque 120 000 litres d’eau
potable pour approvisionner les camps de sans-abri, une assistance
qui complète parfaitement celle offerte par les deux
centres de soins de santé de base administrés
par les Sociétés de la Croix-Rouge finlandaise
et française.
La catastrophe m’a remis en contact avec des collègues
rencontrés dans le cadre d’autres missions, comme
Dieter Mathes, chef de l’unité d’intervention
d’urgence de la Croix-Rouge allemande, dont l’expérience
humanitaire se compte en décennies, ou Konrad Kerpa,
dont j’avais fait la connaissance à Bam, cette
ville iranienne qu’un terrible tremblement de terre a
transformé en un champ de ruines, un an jour pour jour
avant les raz-de-marée.
Pottuvil est une étape particulièrement triste
de mon voyage. De cet ancien paradis des surfeurs, il ne reste
plus rien. Des milliers de gens sont morts ici. Jamais je n’oublierai
la vision terrible des innombrables corps flottant sur la mer.
Le port qui reliait le centre de la ville à la zone touristique
a été emporté par la vague. Pour faire
passer l’eau d’un secteur à l’autre,
l’équipe de la Croix-Rouge allemande a mis en place
un tuyau de plus de 700 mètres de long. La Croix-Rouge
allemande administre aussi un hôpital de campagne dans
le nord du pays, coopérant étroitement avec la
Croix-Rouge du Sri Lanka, la Fédération internationale
et le Comité international de la Croix-Rouge, comme d’autres
Sociétés soeurs.
Je reprends à nouveau la route, qui longe à présent
une voie ferrée – ou ce qu’il en reste. Le
raz-de-marée a tordu les rails comme des brindilles.
Tout près, un tronçon de métal est encore
accroché au tronc d’un palmier. J’arrive
à Tellwatte, une agglomération qui semble avoir
subi un bombardement. Au milieu des décombres se dressent
quelques fragments des murs de l’ancienne gare. Des villageois
ont installé sur un toit éventré une statue
de Bouddha.
Derrière la gare en ruines, je découvre un train
d’une couleur brun-rouge que des appareils de levage ont
péniblement remis sur les rails. Le 26 décembre,
plus de 1400 passagers ont péri lorsque la vague est
venue frapper le convoi, déchiquetant les wagons. Les
corps ont été enlevés, mais de tristes
témoins de la tragédie subsistent.
Devant une des voitures gît une petite poupée aux
jambes arrachées, ses yeux peints fixant le ciel. La
fillette qui la serrait dans ses bras est morte.
Rien qu’au Sri Lanka, la tragédie a fait quelque
40 000 morts, un chiffre qui dépasse l’entendement.
Avions et bateaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont
amené des dizaines de tonnes de secours pour les rescapés.
Les premières maisons neuves sont déjà
bâties, d’autres sont en cours de reconstruction.
“La phase d’urgence est maintenant achevée,
les efforts de relèvement peuvent commencer”, commente
Axel Pawolek, chef de la mission d’évaluation de
la Fédération internationale.
Un mois après, j’ai encore du mal à mesurer
l’ampleur du désastre. Pour un étranger,
il est difficile d’imaginer en particulier le choc éprouvé
par ces victimes innocentes et désorientées que
sont les enfants. En quelques minutes, leur univers familier
a été totalement anéanti, des êtres
chers ont à jamais disparu.
Ces blessures sont invisibles et prendront beaucoup de temps
à guérir. Elles représentent un autre défi
encore pour la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge.
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Un
grutier affecté à l’enlèvement
des bateaux jetés sur la côte (p12542)
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Un
volontaire de la Croix-Rouge du Sri Lanka jette des débris
sur un brasier (p12543)
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Sislan
Fernando, 75 ans, parmi les décombres de sa cabane
de pêcheur. Comme des centaines de milliers d’autres
sinistrés, cette femme s’efforce vaille que
vaille de reconstruire son existence (p12544)
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La
fillette qui jouait avec cette poupée faisait partie
des 1400 passagers qui ont péri quand leur train
a été balayé par le raz-de-marée
à Tellwatte (p12545)
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A
Pottuvil, l’unité d’intervention d’urgence
de la Croix-Rouge allemande spécialisée
dans l’approvisionnement en eau et l’assainissement
produit quelque 120 000 litres d’eau potable par
jour (p12546)
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