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Sri Lanka : dévastations matérielles et blessures invisibles
25 janvier 2005
Till Mayer au Sri Lanka
La grue peine à soulever le gros chalutier qui se balance au bout de filins d’acier, entre la plage dorée et le ciel d’un bleu limpide. Le 26 décembre, l’océan en furie a projeté de lourds bateaux de pêche sur le rivage comme s’il s’était agi de vulgaires cocottes en papier. Aujourd’hui, ils gisent comme autant d’épaves tout le long de la grève. Certains ont été totalement démembrés par les rochers, d’autres pourront peut-être reprendre un jour la mer.

Je remonte en voiture pour poursuivre ma route vers le sud, en direction de Galle. De part et d’autre, la dévastation est omniprésente. Parfois, on ne distingue plus que des amoncellements de gravats, là où, il y a un mois, se dressaient des cabanes de pêcheurs. Mais, heureusement, il n’y a pas que la destruction à voir: partout, le long du littoral, les gens s’activent à dégager les décombres et à reconstruire.

Des feux brûlent tout le long de la route. Matelas, poutres, planches et mobilier saccagés s’en vont en fumée , cependant qu’on met soigneusement de côté tout ce qui pourra resservir – tuiles, pierres et tôles ondulées. Chacun aide son voisin dans ce labeur, et les volontaires de la Croix-Rouge ne sont pas en reste.

A l’arrêt suivant, le soleil est déjà haut dans le ciel et la sueur ruisselle sur les visages des vingt-cinq volontaires de Bentota. “Je me suis enrôlé à la Croix-Rouge aussitôt après la catastrophe”, me raconte un jeune homme de 23 ans. “Maintenant, je nettoie les décombres avec mes camarades.” A l’arrière-plan se dressent les pans de murs d’une maison en ruines. Le tsunami a arraché la charpente comme un fétu de paille, démantibulant meubles, fenêtres et portes.

Les volontaires de la Croix-Rouge, très jeunes pour la plupart, poussent de pesantes brouettes le long du rivage. Ils prodiguent des soins de base, nettoient les puits envahis par l’eau de mer, distribuent des articles de première nécessité, transportent de l’eau potable.

La catastrophe a réveillé l’esprit humanitaire et entraîné un large mouvement d’adhésion à la Croix-Rouge. Vpali Sirimanne, président d’honneur de la section de Bentota, est fier de cet élan de solidarité.

Avant le désastre, il était moniteur de plongée, mais l’océan a détruit tout son matériel.

Non loin de là, un camion Croix-Rouge livre de l’eau. La pompe ronfle, remplissant une citerne en plastique noir. Les villageois se mettent en file avec leurs seaux et autres récipients. L’eau purifiée est vitale pour éviter des épidémies de maladies infectieuses.

La scène ramène mes pensées à mes amis de la Croix-Rouge allemande à Pottuvil, où je me dirige maintenant.

Chaque jour, ils produisent quelque 120 000 litres d’eau potable pour approvisionner les camps de sans-abri, une assistance qui complète parfaitement celle offerte par les deux centres de soins de santé de base administrés par les Sociétés de la Croix-Rouge finlandaise et française.

La catastrophe m’a remis en contact avec des collègues rencontrés dans le cadre d’autres missions, comme Dieter Mathes, chef de l’unité d’intervention d’urgence de la Croix-Rouge allemande, dont l’expérience humanitaire se compte en décennies, ou Konrad Kerpa, dont j’avais fait la connaissance à Bam, cette ville iranienne qu’un terrible tremblement de terre a transformé en un champ de ruines, un an jour pour jour avant les raz-de-marée.

Pottuvil est une étape particulièrement triste de mon voyage. De cet ancien paradis des surfeurs, il ne reste plus rien. Des milliers de gens sont morts ici. Jamais je n’oublierai la vision terrible des innombrables corps flottant sur la mer.

Le port qui reliait le centre de la ville à la zone touristique a été emporté par la vague. Pour faire passer l’eau d’un secteur à l’autre, l’équipe de la Croix-Rouge allemande a mis en place un tuyau de plus de 700 mètres de long. La Croix-Rouge allemande administre aussi un hôpital de campagne dans le nord du pays, coopérant étroitement avec la Croix-Rouge du Sri Lanka, la Fédération internationale et le Comité international de la Croix-Rouge, comme d’autres Sociétés soeurs.

Je reprends à nouveau la route, qui longe à présent une voie ferrée – ou ce qu’il en reste. Le raz-de-marée a tordu les rails comme des brindilles. Tout près, un tronçon de métal est encore accroché au tronc d’un palmier. J’arrive à Tellwatte, une agglomération qui semble avoir subi un bombardement. Au milieu des décombres se dressent quelques fragments des murs de l’ancienne gare. Des villageois ont installé sur un toit éventré une statue de Bouddha.

Derrière la gare en ruines, je découvre un train d’une couleur brun-rouge que des appareils de levage ont péniblement remis sur les rails. Le 26 décembre, plus de 1400 passagers ont péri lorsque la vague est venue frapper le convoi, déchiquetant les wagons. Les corps ont été enlevés, mais de tristes témoins de la tragédie subsistent.

Devant une des voitures gît une petite poupée aux jambes arrachées, ses yeux peints fixant le ciel. La fillette qui la serrait dans ses bras est morte.

Rien qu’au Sri Lanka, la tragédie a fait quelque 40 000 morts, un chiffre qui dépasse l’entendement.
Avions et bateaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont amené des dizaines de tonnes de secours pour les rescapés. Les premières maisons neuves sont déjà bâties, d’autres sont en cours de reconstruction.

“La phase d’urgence est maintenant achevée, les efforts de relèvement peuvent commencer”, commente Axel Pawolek, chef de la mission d’évaluation de la Fédération internationale.

Un mois après, j’ai encore du mal à mesurer l’ampleur du désastre. Pour un étranger, il est difficile d’imaginer en particulier le choc éprouvé par ces victimes innocentes et désorientées que sont les enfants. En quelques minutes, leur univers familier a été totalement anéanti, des êtres chers ont à jamais disparu.

Ces blessures sont invisibles et prendront beaucoup de temps à guérir. Elles représentent un autre défi encore pour la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge.
Un grutier affecté à l’enlèvement des bateaux jetés sur la côte (p12542)

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La fillette qui jouait avec cette poupée faisait partie des 1400 passagers qui ont péri quand leur train a été balayé par le raz-de-marée à Tellwatte (p12545)

A Pottuvil, l’unité d’intervention d’urgence de la Croix-Rouge allemande spécialisée dans l’approvisionnement en eau et l’assainissement produit quelque 120 000 litres d’eau potable par jour (p12546)

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