Le
camion cahote péniblement sur la route défoncée
qui traverse les décombres du village de Gle Gurah, dans
la province indonésienne d’Aceh. Debout sur la
plateforme, les volontaires de la Croix-Rouge indonésienne
s’efforcent de conserver leur équilibre.
Partis tôt le matin du bâtiment que se partagent
à Banda Aceh la Société nationale et la
Fédération, nous avons atteint notre destination
après une demi-heure de trajet. Plus de six semaines
après que le tsunami a balayé les côtes
septentrionale et occidentale de Sumatra, les volontaires de
la Croix-Rouge continuent de ramasser chaque jour des dizaines
de cadavres, et ce travail se poursuivra vraisemblablement pendant
plusieurs mois encore.
Pendant qu’ils préparent leurs masques et leurs
gants, je ne peux m’empêcher de me demander comment
ces jeunes gens supportent le stress que doit inévitablement
provoquer une tâche aussi pénible. Tout en roulant
en direction de la côte, nous bavardons tranquillement
de choses et d’autres – courses de formule 1, football,
tennis – sans qu’il soit jamais fait allusion au
but du voyage.
Après quelques heures à leurs côtés,
toutefois, on comprend que le stress est le moindre des défis
auxquels ils sont confrontés. Dans notre pénible
cheminement à travers les champs marécageux, nous
ressemblons à des astronautes, avec nos combinaisons
blanches et nos bottes de caoutchouc vert.
Les débris qui jonchent le secteur nous aident souvent
à progresser sans trop enfoncer dans la boue, mais, parfois,
il faut saisir une botte des deux mains et tirer de toutes ses
forces pour extraire son pied du bourbier. L’opération
exige un bon équilibre, faute de quoi ont risque de tomber
de tout son poids dans un liquide gluant et saumâtre.
Nous atteignons enfin le village de Gle Gurah, à la périphérie
de Banda Aceh, et sautons à bas du camion. Bientôt,
nous longeons des fosses fraîchement creusées qui
contiennent des dizaines de cadavres enveloppés dans
des sacs attendant d’être recouverts de terre. L’odeur
est envahissante et, désormais, tristement familière.
L’équipe se scinde en paires qui s’éparpillent
à travers le secteur à explorer.
Il n’est pas aisé de se déplacer dans la
boue glissante qui recouvre les champs. Un maximum d’énergie
et de concentration est nécessaire pour éviter
de tomber, et les débris qui parsèment tout le
secteur ne facilitent pas les choses. Au moins, cela occupe
l’esprit et évite de trop penser à la mort
qui nous environne.
Un quart d’heure plus tard, un volontaire siffle et agite
les bras: on a retrouvé un corps. En moins de trois heures,
nous en découvrirons encore dix.
A un endroit, quatre cadavres sont étendus les uns à
côté des autres. Si on ne les avait pas repérés
jusqu’à présent, c’est parce que les
eaux se retirent très lentement. Les dépouilles
sont enfilées dans des sacs en plastique noir ou dans
des poches pour cadavres blanches ou jaunes.
Quand la journée est enfin terminée, tout le monde
regagne les locaux de la Croix-Rouge à Banda Aceh pour
procéder à une indispensable désinfection.
L’épuisement se lit sur beaucoup de visages. A
l’évidence, les champs de la mort d’Aceh
resteront longtemps gravés dans les esprits des jeunes
volontaires.
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Un
volontaire de la Croix-Rouge indonésienne enfile
son masque avant de s’atteler à la pénible
tâche de la collecte des corps en décomposition
(p-IDN0256)
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Chaque
jour, les volontaires de la Croix-Rouge retrouvent des
dizaines de cadavres découverts par le retrait
des eaux (p-IDN0258)
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La
tâche est épuisante, physiquement et moralement
(p-IDN0243)
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Les
volontaires regagnent les locaux de la Croix-Rouge à
Banda Aceh après une éprouvante journée
de travail (p-IDN0234)
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