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Premières pluies au camp de Tréguine
19 mai 2005
Rosemarie North au Tchad
Au petit déjeuner, la conversation était focalisée sur la météo. Selon un employé local, les mois de sécheresse et de beau temps devaient prendre fin dans deux semaines.

C’est arrivé beaucoup plus tôt que prévu. Il y avait encore quantité de choses à faire avant le mois de juin, quand la saison des pluies est supposée s’installer sur l’est du Tchad où ont trouvé refuge quelque 250 000 Soudanais chassés par la violence au Darfour, dont plus de 43 000 dans deux camps administrés par la Croix-Rouge.

Quelques heures plus tard, tout le monde scrutait le ciel qui se couvrait de nuages de plus en plus sombres. Au milieu de l’après-midi, une tempête de poussière a balayé le paysage désolé, faisait claquer portes et volets, renversant les chaises, déposant partout une pellicule de terre orangée.

Une heure après, les premières gouttes s’écrasaient lourdement sur le sol.

Frédéric Blas, délégué secours et construction à la Fédération internationale, a vivement rassemblé son équipe et s’est précipité à l’entrepôt de médicaments, dont la couverture en plastique avait été arrachée quelques semaines auparavant par une autre tempête.
Le remplacement du toit de ce bâtiment figurait en tête de la liste des choses à faire avant la saison des pluies.

S’efforçant de parer au plus pressé, Frédéric et ses collègues de la Croix-Rouge du Tchad ont rapidement étalé des bâches en plastique sur les équipements et fournitures. Ensuite, ils ont grimpé sur le toit afin de clouer de nouvelles plaques en travers de la charpente.

Aussi brusquement qu’elle avait commencé, la pluie s’est arrêtée, cédant la place à une soirée claire et délicieusement fraîche. Néanmoins, cette averse avait été un rappel salutaire, soulignant l’urgence du travail qui restait à effectuer en prévision de l’imminente saison des pluies.

“Avant tout, nous devons veiller à ce que le dispensaire soit absolument sûr”, note Frédéric. “En outre, nous aimerions vraiment terminer le dallage de nos entrepôts, afin de préserver les réserves des dégâts d’eau. Nous sommes aussi engagés dans la construction de trois centres qui serviront au stockage et à la distribution des approvisionnements aux réfugiés.

Jusqu’à présent, nous avons aménagé 73 abris dans les écoles pour protéger les enfants du soleil et de la pluie, mais il faudrait en bâtir encore quelques-uns.

Tout cela prend du temps – et nous en manquons. Nous devons donc accélérer le mouvement, en espérant que cette première averse n’aura pas été le véritable début de la saison des pluies.”

Le sujet est au coeur des préoccupations de tous les employés de la Croix-Rouge. C’est une donnée complètement nouvelle au camp de Tréguine qui n’a ouvert qu’en septembre 2004, soit après la précédente saison des pluies, et qui héberge aujourd’hui près de 14 500 réfugiés.

La Croix-Rouge doit trouver un nouveau lieu d’installation pour un groupe important de résidents dont les tentes sont pour le moment dressées dans un wadi, un lit de rivière asséché qui aura tôt fait de se transformer en torrent. Idriss Issakha Matar, responsable de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement à la Croix-Rouge du Tchad, balaie d’un geste de son bras un secteur du camp.

“Une centaine de personnes vont devoir se déplacer”, précise-t-il. “Leurs tentes se trouvent dans une dépression du terrain. Quand le camp a été installé l’année dernière, ce genre de considération n’était pas à l’ordre du jour.”

Même ailleurs, de violents orages peuvent toujours inonder les abris, jeter les tentes à terre ou les emporter au loin, et mettre les réfugiés dans une situation extrêmement inconfortable. Fatna Mahamat Déyé, représentant des réfugiés d’une section du camp de Bredjing, confirme qu’un grand nombre de ses 28 500 résidents sont très inquiets à la perspective des trois mois de la saison des pluies.

“Ils n’ont rien pour dormir”, explique-t-il. “Certains coupent des arbres pour s’en faire des lits, mais la plupart couchent à même le sol.”

Le désir de passer la nuit en position surélevée d’ici quelques semaines est renforcé par la conscience du fait que les scorpions et les serpents venimeux tendent à proliférer pendant la saison des pluies. Le manque de lits a entraîné la dégradation de certaines latrines, dont les supports métalliques ont été démontés pour servir de couchettes de fortune.

La Croix-Rouge n’a pas les moyens de fournir des lits aux 43 000 réfugiés hébergés dans ses deux camps, mais elle s’emploie à faire en sorte que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées et les malades chroniques, puissent dormir à l’abri de l’humidité.

Ces dernières semaines, les réfugiés eux-mêmes ont été formés à visiter régulièrement malades chroniques, handicapés et personnes âgées. Pour Annette Molle-Kouoh, déléguée de la Fédération internationale spécialisée dans l’action sociale, ces visites pourraient s’avérer vitales durant les pluies.

“Nous craignons que certaines de ces personnes ne survivent pas à la saison”, explique-t-elle. “Elles sont particulièrement menacées. Beaucoup d’entre elles dorment par terre. Nous voulons qu’elles puissent passer la nuit au-dessus du sol, de préférence sur des lits de camp que nous allons faire venir à leur intention.”

“L’humidité et la fraîcheur sont souvent néfastes pour les personnes fragiles, qui sont aussi exposées au choléra et à d’autres épidémies si elles restent en permanence dans la saleté. Or, le moindre accès de maladie peut leur être fatal.”

Déjà, certains réfugiés entassent de la terre et du sable à l’intérieur de leurs tentes afin de relever le niveau du sol d’une dizaine de centimètres au moins, ce qui leur assurera une relative protection contre l’eau. Beaucoup s’emploient aussi à creuser de petites tranchées autour de leur abri afin de faciliter l’écoulement de la pluie.

A la fin mai, les employés de la Croix-Rouge imprégneront les tentes d’insecticide pour repousser les moustiques et autres insectes nuisibles. Ils distribueront également des moustiquaires et conduiront une campagne de sensibilisation afin d’encourager les familles à se protéger contre le paludisme en dormant sous ces précieux filets et en éliminant tous les lieux propices à la prolifération des moustiques, comme les bidons et autres récipients dans lesquels l’eau pourrait stagner.

Parfois, on a le sentiment de mener un combat désespéré. Une récente enquête a révélé que la moitié des moustiquaires distribuées en octobre 2004 avaient abouti sur le marché local, où les réfugiés les avaient vendues pour se procurer des produits jugés plus indispensables, tels que légumes frais ou viande.

Dans un des quartiers de Tréguine, ce ne sont pas moins de 90 pour 100 des moustiquaires qui ont suivi ce chemin.
Comme le souligne Cedric Fedida, un délégué d’Oxfam qui se charge des systèmes d’approvisionnement en eau dans les camps, l’imminente saison des pluies revêt une signification très particulière pour les réfugiés.

“S’ils ne retournent pas très bientôt dans le Darfour, ils manqueront la période des semailles qui s’étend de mai à début juillet. Dans ces conditions, ils resteront dépendants de l’aide extérieure jusqu’à la récolte suivante, qui n’interviendra pas avant octobre 2006.”

Quand la pluie arrive, les lits de rivière sablonneux sont très vite envahis par des flots dont le courant est assez puissant pour emporter un camion. C’est pourquoi la Croix-Rouge a entrepris de constituer des stocks de nourriture suffisants pour 20 000 personnes pendant trois mois.

Ces réserves pourront également servir en cas de problèmes d’approvisionnement résultant d’une détérioration des conditions de sécurité ou de délais administratifs.

Si la saison des pluies apporte son lot de difficultés, la période actuelle est peut-être plus dure encore pour certains réfugiés, car leurs ânes, chèvres et moutons succombent à un rythme accéléré à cause de la sécheresse.

A huit heures du matin, le camion de la Croix-Rouge qui ramasse les carcasses a déjà trouvé trois ânes et plusieurs moutons à l’intérieur du camp et dans ses environs.

“Il y a des quantités d’animaux morts et nous venons à peine de commencer notre tournée”, commente le chauffeur.

La mort d’un âne est particulièrement tragique pour les familles qui doivent à la force et à l’endurance de cet animal d’avoir pu parvenir jusqu’au Tchad. Ici, dans le camp, ce patient travailleur transporte le bois de chauffage et autres articles de première nécessité. Pour ces réfugiés soudanais, il est plus précieux que l’or.

Dans les semaines à venir, la Croix-Rouge espère pouvoir distribuer du fourrage pour les ânes et autres animaux domestiques qui manquent cruellement d’herbe. Celle-ci ne repoussera qu’une fois que la saison des pluies battra son plein.
Idriss Issakha Matar, responsable de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement à la Croix-Rouge du Tchad, surveille les préparatifs en prévision de la saison des pluies au camp de Tréguine (p12868)
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