Au
petit déjeuner, la conversation était focalisée
sur la météo. Selon un employé local, les
mois de sécheresse et de beau temps devaient prendre
fin dans deux semaines.
C’est arrivé beaucoup plus tôt que prévu.
Il y avait encore quantité de choses à faire avant
le mois de juin, quand la saison des pluies est supposée
s’installer sur l’est du Tchad où ont trouvé
refuge quelque 250 000 Soudanais chassés par la violence
au Darfour, dont plus de 43 000 dans deux camps administrés
par la Croix-Rouge.
Quelques heures plus tard, tout le monde scrutait le ciel qui
se couvrait de nuages de plus en plus sombres. Au milieu de
l’après-midi, une tempête de poussière
a balayé le paysage désolé, faisait claquer
portes et volets, renversant les chaises, déposant partout
une pellicule de terre orangée.
Une heure après, les premières gouttes s’écrasaient
lourdement sur le sol.
Frédéric Blas, délégué secours
et construction à la Fédération internationale,
a vivement rassemblé son équipe et s’est
précipité à l’entrepôt de médicaments,
dont la couverture en plastique avait été arrachée
quelques semaines auparavant par une autre tempête.
Le remplacement du toit de ce bâtiment figurait en tête
de la liste des choses à faire avant la saison des pluies.
S’efforçant de parer au plus pressé, Frédéric
et ses collègues de la Croix-Rouge du Tchad ont rapidement
étalé des bâches en plastique sur les équipements
et fournitures. Ensuite, ils ont grimpé sur le toit afin
de clouer de nouvelles plaques en travers de la charpente.
Aussi brusquement qu’elle avait commencé, la pluie
s’est arrêtée, cédant la place à
une soirée claire et délicieusement fraîche.
Néanmoins, cette averse avait été un rappel
salutaire, soulignant l’urgence du travail qui restait
à effectuer en prévision de l’imminente
saison des pluies.
“Avant tout, nous devons veiller à ce que le dispensaire
soit absolument sûr”, note Frédéric.
“En outre, nous aimerions vraiment terminer le dallage
de nos entrepôts, afin de préserver les réserves
des dégâts d’eau. Nous sommes aussi engagés
dans la construction de trois centres qui serviront au stockage
et à la distribution des approvisionnements aux réfugiés.
Jusqu’à présent, nous avons aménagé
73 abris dans les écoles pour protéger les enfants
du soleil et de la pluie, mais il faudrait en bâtir encore
quelques-uns.
Tout cela prend du temps – et nous en manquons. Nous devons
donc accélérer le mouvement, en espérant
que cette première averse n’aura pas été
le véritable début de la saison des pluies.”
Le sujet est au coeur des préoccupations de tous les
employés de la Croix-Rouge. C’est une donnée
complètement nouvelle au camp de Tréguine qui
n’a ouvert qu’en septembre 2004, soit après
la précédente saison des pluies, et qui héberge
aujourd’hui près de 14 500 réfugiés.
La Croix-Rouge doit trouver un nouveau lieu d’installation
pour un groupe important de résidents dont les tentes
sont pour le moment dressées dans un wadi, un lit de
rivière asséché qui aura tôt fait
de se transformer en torrent. Idriss Issakha Matar, responsable
de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement
à la Croix-Rouge du Tchad, balaie d’un geste de
son bras un secteur du camp.
“Une centaine de personnes vont devoir se déplacer”,
précise-t-il. “Leurs tentes se trouvent dans une
dépression du terrain. Quand le camp a été
installé l’année dernière, ce genre
de considération n’était pas à l’ordre
du jour.”
Même ailleurs, de violents orages peuvent toujours inonder
les abris, jeter les tentes à terre ou les emporter au
loin, et mettre les réfugiés dans une situation
extrêmement inconfortable. Fatna Mahamat Déyé,
représentant des réfugiés d’une section
du camp de Bredjing, confirme qu’un grand nombre de ses
28 500 résidents sont très inquiets à la
perspective des trois mois de la saison des pluies.
“Ils n’ont rien pour dormir”, explique-t-il.
“Certains coupent des arbres pour s’en faire des
lits, mais la plupart couchent à même le sol.”
Le désir de passer la nuit en position surélevée
d’ici quelques semaines est renforcé par la conscience
du fait que les scorpions et les serpents venimeux tendent à
proliférer pendant la saison des pluies. Le manque de
lits a entraîné la dégradation de certaines
latrines, dont les supports métalliques ont été
démontés pour servir de couchettes de fortune.
La Croix-Rouge n’a pas les moyens de fournir des lits
aux 43 000 réfugiés hébergés dans
ses deux camps, mais elle s’emploie à faire en
sorte que les plus vulnérables, notamment les personnes
âgées et les malades chroniques, puissent dormir
à l’abri de l’humidité.
Ces dernières semaines, les réfugiés eux-mêmes
ont été formés à visiter régulièrement
malades chroniques, handicapés et personnes âgées.
Pour Annette Molle-Kouoh, déléguée de la
Fédération internationale spécialisée
dans l’action sociale, ces visites pourraient s’avérer
vitales durant les pluies.
“Nous craignons que certaines de ces personnes ne survivent
pas à la saison”, explique-t-elle. “Elles
sont particulièrement menacées. Beaucoup d’entre
elles dorment par terre. Nous voulons qu’elles puissent
passer la nuit au-dessus du sol, de préférence
sur des lits de camp que nous allons faire venir à leur
intention.”
“L’humidité et la fraîcheur sont souvent
néfastes pour les personnes fragiles, qui sont aussi
exposées au choléra et à d’autres
épidémies si elles restent en permanence dans
la saleté. Or, le moindre accès de maladie peut
leur être fatal.”
Déjà, certains réfugiés entassent
de la terre et du sable à l’intérieur de
leurs tentes afin de relever le niveau du sol d’une dizaine
de centimètres au moins, ce qui leur assurera une relative
protection contre l’eau. Beaucoup s’emploient aussi
à creuser de petites tranchées autour de leur
abri afin de faciliter l’écoulement de la pluie.
A la fin mai, les employés de la Croix-Rouge imprégneront
les tentes d’insecticide pour repousser les moustiques
et autres insectes nuisibles. Ils distribueront également
des moustiquaires et conduiront une campagne de sensibilisation
afin d’encourager les familles à se protéger
contre le paludisme en dormant sous ces précieux filets
et en éliminant tous les lieux propices à la prolifération
des moustiques, comme les bidons et autres récipients
dans lesquels l’eau pourrait stagner.
Parfois, on a le sentiment de mener un combat désespéré.
Une récente enquête a révélé
que la moitié des moustiquaires distribuées en
octobre 2004 avaient abouti sur le marché local, où
les réfugiés les avaient vendues pour se procurer
des produits jugés plus indispensables, tels que légumes
frais ou viande.
Dans un des quartiers de Tréguine, ce ne sont pas moins
de 90 pour 100 des moustiquaires qui ont suivi ce chemin.
Comme le souligne Cedric Fedida, un délégué
d’Oxfam qui se charge des systèmes d’approvisionnement
en eau dans les camps, l’imminente saison des pluies revêt
une signification très particulière pour les réfugiés.
“S’ils ne retournent pas très bientôt
dans le Darfour, ils manqueront la période des semailles
qui s’étend de mai à début juillet.
Dans ces conditions, ils resteront dépendants de l’aide
extérieure jusqu’à la récolte suivante,
qui n’interviendra pas avant octobre 2006.”
Quand la pluie arrive, les lits de rivière sablonneux
sont très vite envahis par des flots dont le courant
est assez puissant pour emporter un camion. C’est pourquoi
la Croix-Rouge a entrepris de constituer des stocks de nourriture
suffisants pour 20 000 personnes pendant trois mois.
Ces réserves pourront également servir en cas
de problèmes d’approvisionnement résultant
d’une détérioration des conditions de sécurité
ou de délais administratifs.
Si la saison des pluies apporte son lot de difficultés,
la période actuelle est peut-être plus dure encore
pour certains réfugiés, car leurs ânes,
chèvres et moutons succombent à un rythme accéléré
à cause de la sécheresse.
A huit heures du matin, le camion de la Croix-Rouge qui ramasse
les carcasses a déjà trouvé trois ânes
et plusieurs moutons à l’intérieur du camp
et dans ses environs.
“Il y a des quantités d’animaux morts et
nous venons à peine de commencer notre tournée”,
commente le chauffeur.
La mort d’un âne est particulièrement tragique
pour les familles qui doivent à la force et à
l’endurance de cet animal d’avoir pu parvenir jusqu’au
Tchad. Ici, dans le camp, ce patient travailleur transporte
le bois de chauffage et autres articles de première nécessité.
Pour ces réfugiés soudanais, il est plus précieux
que l’or.
Dans les semaines à venir, la Croix-Rouge espère
pouvoir distribuer du fourrage pour les ânes et autres
animaux domestiques qui manquent cruellement d’herbe.
Celle-ci ne repoussera qu’une fois que la saison des pluies
battra son plein.
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Idriss
Issakha Matar, responsable de l’approvisionnement
en eau et de l’assainissement à la Croix-Rouge
du Tchad, surveille les préparatifs en prévision
de la saison des pluies au camp de Tréguine (p12868)
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Haroun
Ibrahim, volontaire de la Croix-Rouge du Tchad, s’assure
qu’il y a assez d’eau propre pour préparer
le ciment qui servira à couvrir le sol d’un
entrepôt du camp de Bredjing (p12867)
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Des
employés de la Croix-Rouge finissent d’ériger
des hangars pour abriter les écoliers du soleil
et de la pluie (p12870)
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Annette
Molle-Kouoh, déléguée de la Fédération
internationale spécialisée dans l’action
sociale, forme des réfugiés à s’occuper
des personnes particulièrement vulnérables
(p12869)
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Un
âne décharné cherche sa pitance parmi
les débris et le sable. Beaucoup d’animaux
domestiques seront morts de faim avant l’arrivée
de la saison des pluies (p12871)
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