Bien
que deux ans se soient écoulés depuis le passage
du tsunami et que le souvenir de la catastrophe tend à
s’estomper dans l’esprit des gens, qui commémorent
l’anniversaire d’autres catastrophes et en apprennent
de nouvelles dans les journaux, les habitants des Maldives,
ne peuvent oublier ce drame horrible et continuent de se réveiller
en hurlant.
Tôt le matin, au moment où les enfants se préparent
pour l’école, où les femmes balaient les
feuilles et les hommes s’entretiennent des questions du
jour, le camps de personnes déplacées de l’île
de Ugoofaaru ressemble à n'importe quel village, à
la différence près que la vie des quelque 1800
personnes qui y résident est suspendu à l’espoir
qu’une nouvelle communauté voit le jour.
À dix minutes seulement en bateau, une autre communauté
établie temporairement se réveille. Des ouvriers
venus de toute l’Asie y travaillent dur à la construction
des premières 166 maisons, sur les 600 financées
par la Fédération internationale, destinées
aux personnes déplacées de l’île de
Kandholhudhoo, qui sont actuellement hébergées
dans divers camps situés sur les îles alentour.
S’il est une chose qu’il faut apprendre quand on
est une personne déplacée, c’est bien la
patience. Dans le camps, il n'y a rien d'autre à faire
que de s'asseoir et d'attendre, parfois longuement, les nouvelles.
Il n'y a pas de travail, pas d'espace et pas de quoi se réjouir.
Il existe, toutefois, parmi les personnes déplacées,
un homme extraordinaire, qui fait ce qu'il peut pour apaiser
les souffrances psychologiques et les angoisses de ceux qui
ont perdu leur toit, leurs proches ou leurs moyens de subsistance.
Ali Ibrahim, 53 ans, est père de 12 enfants. Il est ce
que l'on appelle un hakeem, un guérisseur, qui a hérité
de savoirs ancestraux. Nous l’avons rencontré par
hasard alors que nous faisions réparer une serrure par
un petit homme, une cigarette dans la bouche et des lunettes
de soleil rouges sur le sommet de la tête. Lorsque l’on
m’a dit que c’était un guérisseur,
j’ai observé la pièce du regard à
la recherche d'une autre personne, m’attendant à
voir un shaman ou un marabout en robe. Ali a simplement posé
le tournevis et nous avons commencé à discuter.
Il m'a dit que l’on faisait de plus en plus appel à
ses services depuis le tsunami, en particulier concernant la
préparation d’une potion faite de pétales
de roses et d'épices qui permet de soigner la dépression.
« De nombreuses personnes souffrent de troubles psychologiques
depuis la catastrophe. Les gens ont des cauchemars ou sont effrayés
au moindre bruit suspect. Je traite également les maux
de tête, les poussées de fièvre, les infections
urinaires, les maladies cardiaques, l'arthrite, les coupures,
les fractures, etc. Les symptômes sont visibles dans les
yeux des gens, dans leurs mains et sur leurs pieds.
Si Ali s’en remet aux techniques médicales modernes,
encourageant les gens à faire des IRM et d'autres traitements
de pointe, il utilise des incantations, des herbes, des plantes
et des épices pour soigner ses patients. Il tire ses
incantations du Coran, mais affirme que son art est bien plus
ancien que l'Islam.
Le docteur Satyabrata Dash, qui dirige le programme de soutien
psychologique mis en œuvre par la Croix-Rouge américaine
aux Maldives, estime que les guérisseurs jouent un rôle
positif au sein de la communauté. Il n'en considère
pas moins que les plantes ne peuvent à elles seules soigner
toutes les maladies. «Peu de racines et de plantes ont
démontré leur utilité en matière
de soins psychologiques », précise-il. Pour autant,
les guérisseurs offrent une oreille attentive et donnent
la possibilité aux gens de parler de leurs problèmes.
Cela les aide énormément».
Le jour où le tsunami a frappé l’archipel,
Ali était en train de pêcher des concombres de
mer avec d’autres habitants de l’île de Kandholhudhoo,
une activité qui lui a permis d’assurer le bien-être
de sa famille et d’offrir des consultations gratuites.
Ils ont été informés par un message radio
des événements qui étaient en train de
se dérouler à terre. À son retour au port,
des survivants ont investi le bateau et leur ont raconté
ce qui s’était passé.
Kandholhudhoo est aujourd’hui une île dévastée,
abandonnée par ses habitants. Nous nous y sommes rendus
avec Ali et Ahmed, un instituteur, accompagné de son
fils Rifhan. La vue est saisissante depuis la mer, le bâtiment
de quatre étages construit récemment pour abriter
l’école donne à l’île un air
urbain. Une unité de transformation du poisson a été
créée sur la côte. A l’instar des
habitants de l’île, elle sera déplacée
sur l’île de Dhuvaafaru, où les maisons financées
par la Fédération sont en cours de construction.
Ce sont les seuls signes de vie. La plupart des anciennes constructions
ont été détruites par le tsunami ; les
plus récentes commencent à se détériorer.
Sur les murs de l’école, on peut lire le slogan
(plutôt ironique au vu de celui qui nous accompagne) :
«mange une pomme par jour et tu verras le médecin
s’éloigner pour toujours». Les manuels scolaires
et les registres de classes gisent, éparpillés
sur le sol.
Ahmed éprouve des sentiments partagés. La veille,
il s’était rendu sur l’île où
il est désormais appelé à vivre. «
C'est triste, » marmonne-t-il en anglais, « vraiment
trop triste ». S’exprimant à nouveau en dhivehi,
il admet que la vie était dure sur son île, un
espace restreint et surpeuplé, qui n’offrait que
peu d’avenir à ses enfants.
Ali acquiesce. La veille, il avait cueilli des racines permettant
de soulager les douleurs au foie sur l’île de Dhuvaafaru.
Il était difficile de se procurer cette plante sur son
ancienne île, où la végétation était
rare. « Nous vivrons bien ici, » dit-il. «
Nous serons heureux.»
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Ali
Ibrahim est guérisseur. Ce don est transmis de
générations en générations.
On fait de plus en plus appel à ses services depuis
le tsunami, en particulier concernant la préparation
d’une potion faite de pétales de roses et
d'épices qui permet de soigner la dépression.
« De nombreuses personnes souffrent de troubles
psychologiques depuis la catastrophe. » Les gens
ont des cauchemars ou sont effrayés au moindre
bruit suspect. (p14689)
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L’île
abandonnée de Kandholhudhoo. La vue est saisissante
depuis la mer, le bâtiment de quatre étages
construit récemment pour abriter l’école
donnant à l’île un air urbain. Une
unité de transformation du poisson a été
créée sur la côte. À l’instar
des habitants de l’île, elle sera déplacée
sur l’île de Dhuvaafaru, où les maisons
financées par la Fédération sont
en cours de construction. (p14687)
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Kandholhudhoo
est aujourd’hui une île dévastée,
abandonnée par ses habitants. La plupart des anciennes
constructions ont été détruites par
le tsunami ; les plus récentes commencent à
se détériorer. (p14688)
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À
dix minutes seulement en bateau, une autre communauté
établie temporairement se réveille. Des
ouvriers venus de toute l’Asie y travaillent dur
à la construction de 166 maisons, sur les 600 financées
par la Fédération internationale, destinées
aux personnes déplacées de l’île
de Kandholhudhoo, qui sont actuellement hébergées
dans divers camps situés sur les îles alentour.
(p14686)
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