Au
plus fort de la guerre de l’été 2006 au
Liban, Hajah Sharifah, 64 ans, a bravé les bombes et
surmonté son propre épuisement pour amener à
l’hôpital son mari touché par un obus. Portant
le blessé sur son dos, le traînant par moments
quand ses forces l’abandonnaient, le poussant enfin dans
une brouette, elle n’a jamais renoncé, faisant
preuve d’un courage exceptionnel.
En dépit de l’extrême violence des bombardements
israéliens, l’idée ne l’a pas effleuré
un instant, durant les treize jours qu’a duré son
épopée, de laisser le malheureux au bord de la
route. Treize jours d’un cauchemar ininterrompu pour parcourir
la petite quinzaine de kilomètres séparant le
village de Tabnin d’Aitaroun ! Comment a-t-elle réussi
à accomplir un tel exploit? Quelle aide a pu lui offrir
la Croix-Rouge libanaise? C’est ce que raconte cet article,
tiré du récit recueilli auprès du couple
au lendemain des hostilités.
Terrifiés par le pilonnage de Tabnin, tous les enfants
adultes de Sharifah avaient fui le village avec leurs familles.
Mais son mari Haj Ali Mahmoud Al-Akhras, 80 ans, se refusait
obstinément à partir. Jusqu’à ce
que, quelques temps plus tard, un énième bombardement
ne tue d’un seul coup douze membres de sa famille –
deux frères et dix cousins.
C’est alors seulement que le vieillard accepta l’idée
du départ, encouragé, comme le souligne Sharifah,
par les tracts lancés par les israéliens. Le couple
entrepris son dramatique voyage avec une
fille de 40 ans paralysée.
“Si nous avons tant tardé, c’est parce que
Haj Ali ne voulait pas partir”, raconte Sharifah. “Nous
ne pouvions pas non plus laisser notre fille derrière
nous et il n’y avait pas le moindre moyen de transport
disponible dans la région.” A trois kilomètres
de là, la petite troupe resta bloquée cinq jours
durant dans une école par de violents bombardements.
“Ensuite, nous avons confié notre fille à
des parents et avons commencé à marcher en direction
de Bint Jbail”, poursuit Sharifah, essuyant une larme
au coin d’un oeil. “C’est alors que Haj Ali
a été touché par un obus, peu après
le début du bombardement de Beit Yahoon.”
Désormais incapable de marcher à cause des blessures
infligées à son corps déjà affaibli,
le vieillard enjoignit à sa femme de poursuivre seule
son chemin. “Qui aurait pris soin de lui?”, demande
Sharifah, ajoutant d’un air malicieux: “il est parfois
insupportable, mais je n’allais tout de même pas
l’abandonner.”
Elle se mit alors en quête de quelqu’un qui puisse
les aider. Mais il n’y avait plus personne dans le secteur.
Ce n’est guère étonnant, sachant que, pendant
les 35 jours qu’a duré la guerre, près d’un
million d’habitants du Sud-Liban ont fui la région.
“J’avais entendu dire qu’il y avait un âne
dans une des maisons du village”, poursuit Sharifah. Hélas,
ses recherches ne donnèrent aucun résultat, si
bien qu’elle entreprit de porter son mari sur son dos.
Mais les pieds du malheureux traînaient par terre. “Il
était trop lourd pour moi”, commente Sharifah.
Par chance, elle dénicha alors une brouette. Mais si
grande était déjà sa fatigue qu’elle
ne pouvait même pas soulever son mari pour l’installer
dans cette ambulance de fortune.
“J’ai basculé la brouette sur le flanc, puis
j’ai fait rouler Haj Ali à l’intérieur.
Quand j’ai voulu la remettre sur ses roues, elle a basculé
de l’autre côté”, raconte-t-elle en
riant. “J’ai fait un nouvel essai, la brouette a
commencé à rouler et je me suis mise en route
vers la maison d’Abu Hussein Hmoud.”
Hussein Hmoud, le fils de ce dernier, est volontaire à
la Croix-Rouge libanaise, ainsi que Sharifah l’avait appris
de la bouche de gens croisés en chemin. Abu Hussein a
appelé son fils qui est bientôt arrivé avec
une ambulance. “Nous avons eu très peur à
maintes reprises pendant le trajet”, raconte Haj Mahmoud,
qui est maintenant rentré à Tabnin avec sa femme
et sa fille. “J’ai vu des choses que je n’avais
pas vues depuis la guerre turque”, ajoute-t-il.
“Ce qui rend cette histoire encore plus extraordinaire,
c’est que Hajah Sharifah a été opérée
d’un cancer de l’estomac il y a quatre ans”,
commente Ali Sa’ad, volontaire à la Croix-Rouge
libanaise, responsable du programme de diffusion et directeur
de la banque Byblos à Bint Jbail. “A l’époque,
elle était venue transférer son compte au nom
de son fils parce qu’elle craignait de ne pas survivre
à l’opération.”
Mais Sharifah a survécu – peut-être pour
sauver son mari...
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Haj
Ali Mahmoud Al-Akhras (à droite) qui a été
touché par un obus, peu après le début
du bombardement de Beit Yahoon et sa femme Hajah Sharifah
(à droite) qui surmonté son propre épuisement
pour amener à l’hôpital son mari. (p15347)
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Hussein,
volontaire à la Croix-Rouge libanaise et qui est
arrivé avec une ambulance pour emmener Haj Ali
Mahmoud Al-Akhras à l'hopital. (p15344)
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“Nous
avons eu très peur à maintes reprises pendant
le trajet”, raconte Haj Mahmoud, qui est maintenant
rentré à Tabnin avec sa femme et sa fille.
“J’ai vu des choses que je n’avais pas
vues depuis la guerre turque”, ajoute-t-il. (p15345)
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