Alors
que la menace d’une pandémie (épidémie
mondiale) de grippe aviaire se précise, les Sociétés
de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge consolident leurs dispositifs
en conséquence. La question a été débattue
dans le cadre de la 7e Conférence européenne qui
se tient en ce moment à Istanbul. Dans l’interview
qui suit, le docteur Pierre Duplessis, Envoyé spécial
de la Fédération internationale pour la grippe
aviaire, détaille le rôle essentiel que peuvent
jouer dans ce domaine les Sociétés nationales
en tant qu’auxiliaires de leurs gouvernements.
Où en sommes-nous à l’heure actuelle
?
Une pandémie est inévitable, si l’on considère
comment le virus de la grippe aviaire (H5N1) se manifeste à
intervalles réguliers de 15 à 50 ans. Nous savons
qu’il a déjà atteint un niveau pandémique
parmi les animaux, avec des cas occasionnels d’infection
humaine. Ce virus est par ailleurs actif, agressif et capable
de mutations, d’où une menace très sérieuse
pour les humains.
Qu’est-ce qui vous permet de parler de pandémie
alors qu’on n’a recensé qu’une poignée
de cas de transmission humaine ?
Les virus de la grippe sont très instables. Ils peuvent
être extrêmement contagieux et développer
une forte résistance aux traitements disponibles, se
répandant ainsi rapidement aux niveaux régional
et mondial. Si nous prenons pour exemple l’épidémie
de 1918 aux Etats-Unis, il a suffi de trois semaines seulement
pour que le virus se propage à travers tout le pays.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré
un état d’alerte pré-pandémique très
inquiétant, affirmant que le virus est sur le point de
développer une souche humaine qui pourrait se transmettre
très facilement d’un individu à l’autre.
Etant donné que, par définition, l’homme
n’est pas immunisé contre cet éventuel nouveau
virus, le risque de pandémie est effectivement très
élevé. S’il est impossible de prévoir
quand un tel phénomène se produira, il serait
irresponsable de ne pas s’y préparer.
Quelle est la diffusion géographique du virus
?
Le virus H5N1 a causé la mort ou entraîné
l’élimination de millions d’oiseaux en Asie,
en Europe et au Moyen-Orient. Selon l’OMS, il a également
infecté des humains dans huit pays – l’Azerbaïdjan,
le Cambodge, la Chine, l’Indonésie, l’Irak,
la Thaïlande, la Turquie et le Vietnam – où
on a recensé 196 cas et plus de 105 décès
au total. Le virus est à présent spécialement
actif en Indonésie, avec un taux de mortalité
de 80 pour 100. Dans d’autres pays, le taux se situe aux
alentours de 30 pour 100.
La plus dramatique des trois pandémies de grippe du siècle
dernier a été la fameuse “grippe espagnole”
de 1920 qui a fait en deux ans entre 50 et 100 millions de morts
à travers le monde entier, soit entre 2,5 et 5 pour 100
de la population de l’époque. Les autres grandes
flambées ont eu lieu en 1957 et en 1968. L’inquiétude
entourant le H5N1 a augmenté récemment quand on
a recensé des oiseaux infectés dans plus de 45
pays.
Pourquoi ce problème est-il si important pour
l’Europe ?
C’est en effet un sujet de préoccupation croissante
dans la région, car le virus est déjà présent
en Europe et il s’y propage. Si nous examinons l’itinéraire
suivi par la grippe aviaire, nous constatons qu’elle part
de Chine, puis touche successivement le sud de l’Inde,
l’Afrique et le nord de l’Europe. L’Europe
a d’abord été touchée via les anciens
pays soviétiques, y compris la Russie, où 1,7
million d’oiseaux ont été tués ces
dernières années. Les migrateurs ont ensuite gagné
l’Europe orientale. Outre la menace sanitaire qu’elle
représente, l’épidémie qui sévit
parmi les oiseaux constitue un véritable cauchemar sur
le plan de la logistique.
Quels sont les groupes les plus menacés ?
Les statistiques indiquent que les moins de 40 ans sont plus
susceptibles d’être contaminés. Les groupes
à risque incluraient les enfants peu immunisés,
les personnes âgées malades et les individus atteints
de maladies immunitaires. La vaccination peut sauver de nombreuses
vies.
En quoi cela concerne-t-il la Croix-Rouge ?
Nous possédons une solide expérience de la gestion
des catastrophes et des épidémies. Nous disposons
d’équipes d’intervention nationales et de
réseaux de professionnels spécialisés dans
des domaines tels que les premiers secours, le soutien psychologique
et les programmes communautaires, ainsi que d’une formidable
base de volontaires. Nous savons comment protéger nos
collaborateurs. Nous sommes en mesure d’assurer la continuité
des activités engagées. Nous avons enfin un rôle
particulier à assumer en tant qu’auxiliaires des
gouvernements.
Comment devons-nous nous préparer ?
Aujourd’hui, nous sommes pratiquement assurés que
la pandémie aura lieu. La chance nous est donnée
de nous y préparer en élaborant des plans d’action
d’urgence, en sensibilisant les pouvoirs publics, en diffusant
des informations – autant d’activités qui
contribuent à former une discipline et des capacités
d’organisation applicables en toute circonstance. Etablissez
donc des contacts avec vos gouvernements, signez des accords,
engagez-vous activement dans le processus. Afin d’éviter
le chaos lorsque les autorités s’adresseront à
vous pour solliciter votre aide, nouez dès à présent
les relations appropriées. En cas de menace à
grande échelle, les gens se tourneront vers nous, attendant
une réponse concrète, et nous ne devons pas les
décevoir.
Il faut nous mobiliser sans délai ! Dans le contexte
d’une pandémie, le personnel de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge sera ainsi en mesure d’assurer une
action complémentaire à celle des autres professionnels.
Quel est le rôle de la Fédération internationale
?
La Fédération internationale assurera un soutien
aux Sociétés nationales, elle orientera et coordonnera
leur action, aidera à mobiliser des ressources et fera
office de représentant spécial sur cette question.
Que souhaitez-vous dire en conclusion ?
La préparation du public renforcera la capacité
des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
à répondre à des épidémies.
Dans cette perspective, les axes essentiels à développer
sont les suivants: de nouvelles capacités de réponse,
de meilleurs partenariats, des engagements à long terme
et la participation de la communauté. Même si le
H5N1 ne provoque pas la prochaine pandémie de grippe,
tous ces efforts de préparation contribueront à
améliorer la réponse à d’autres urgences
sanitaires. Les Sociétés de la Croix-Rouge et
du Croissant-Rouge ont le devoir de se préparer en prévision
d’une possible pandémie. Nous avons toutes les
cartes en main et nous devons agir maintenant.
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Le
docteur Pierre Duplessis, envoyé spécial
de la Fédération internationale pour la
grippe aviaire. (p15766)
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