Marthe a 25 ans. Cette jeune fille élégante, au charmant sourire, est une « fille libre », comme on qualifie au Cameroun les jeunes femmes qui se livrent à la prostitution. Nous la retrouvons au Centre de santé Henry Dunant, au centre de la capitale Yaoundé, où elle se rend régulièrement. L’équipe du docteur Emmanuel Mbog est là pour l’accueillir. Le centre de la Croix-Rouge camerounaise est l’un des seuls endroits à Yaoundé où des jeunes filles comme Marthe peuvent consulter discrètement et, si elles le souhaitent, se faire dépister pour savoir si elles sont ou non séropositives ou atteintes par d’autres infections sexuellement transmissibles.
Après avoir été reçu par le médecin, Marthe rencontre également Mme Owono Ndi Edwige, l’assistante sociale qui lui apporte si nécessaire un soutien psychologique et lui prodigue des conseils de santé. Si le médecin a prescrit des tests, elle se rendra aussi au laboratoire. « Jusqu’ici, mes tests sont négatifs », se réjouit Marthe qui reste toute fois bien consciente des risques que fait courir la vie nocturne.
Marthe a connu l’existence du centre Henry Dunant grâce aux pairs éducateurs du CLAP (Club des Amis de la Prudence). Le plus souvent elles-mêmes anciennes « filles libres », elles se rendent tard le soir au « secteur », le quartier chaud de Yaoundé, où des dizaines de filles se retrouvent dès la nuit tombée. Depuis quelque temps, Marthe a souhaité aller plus loin en tentant de quitter petit à petit la prostitution. Elle a pu s’impliquer dans un « micro-projet ». Elle a débuté une petite activité commerciale de vente de vivres qui lui permet de nourrir son enfant et de couvrir ses besoins de base.
Marthe tente aussi de convaincre d’autres filles de venir au centre de santé de la Croix-Rouge camerounaise qui accueille régulièrement des « causeries éducatives » où les pairs éducateurs prodiguent des conseils aux femmes comme aux hommes.
« Certaines de ces filles viennent de la campagne en pensant qu’elles vont trouver un bon travail dans les grandes villes », explique le docteur Viviane Nzeusseu, coordinatrice santé pour l’Afrique centrale de la Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui soutient ce projet. « En fait, compte tenu des difficultés économiques, elles n’ont souvent pour seule solution que de vendre leurs corps pour aider leur famille à survivre », ajoute t-elle.
Après Yaoundé, le projet « Filles libres » s’est développé à Douala, la capitale économique du Cameroun. Régulièrement, des équipes de trois volontaires (un pair-éducateur, une ancienne « fille libre » et une personne vivant avec le VIH) sillonnent les quartiers chauds de la ville afin d’entrer en contact avec les filles et les amener notamment à prendre conscience de l’importance de se faire dépister et d’imposer systématiquement le port du préservatif à leurs clients.
C’est grâce à un contact avec une des équipes de volontaires de la Croix-Rouge camerounaise de Douala que Jennifer, 23 ans, a pu initier le processus qui lui a permis désormais de quitter la rue et d’entamer une autre activité rémunératrice grâce au micro-projet dont elle a pu bénéficier. « Les filles peuvent d’ailleurs venir se former discrètement au centre de formation en couture ou en coiffure installé au sein même du siège régional de la Croix-Rouge à Douala », explique t-elle.
S’il s’adresse essentiellement aux « filles libres », le projet vise aussi à sensibiliser les clients, pour tenter de réduire un phénomène croissant : celui de demander aux filles d’avoir des rapports sexuels sans utiliser de préservatif, quitte à proposer de doubler ou de tripler le prix. Pour cela, les pairs éducateurs utilisent notamment le théâtre. La troupe théâtrale de la Croix-Rouge de Douala, qui inclut également des personnes vivant avec le VIH et d’anciennes filles libres, se produit dans des boîtes de nuit. L’espace de quelques minutes, le spectacle de strip-tease s’interrompt pour laisser place à la troupe de la Croix-Rouge qui fait rire les spectateurs en reproduisant des scènes de la vie courante tout en faisant passer un message de prévention qui ne laisse pas les clients indifférents.
« Pour chaque « fille libre », il y a aussi un « homme libre », en l’occurrence le client », constate Julbert Tonye, le secrétaire-général de la Croix-Rouge camerounaise, lui-même l’un des initiateurs du projet. Lorsque l’on sait qu’une fille a en moyenne trois clients par soirée, lorsque nous touchons mille filles par nos campagnes de prévention, nous touchons en fait indirectement au moins trois mille autres personnes », poursuit-il.
Jusqu’ici, deux mille femmes ont déjà bénéficié du programme. 5300 sessions d’information ont été organisées autour de la prévention et de la lutte contre la discrimination dans plus de 100 lieux différents, animées par une centaine d’éducateurs. Le projet va désormais s’étendre dans la localité de Bertoua et gagnera d’autres villes du pays s’il parvient à disposer des financements nécessaires.
Le programme « Filles libres » entre pleinement dans le cadre de la politique de la Fédération Internationale sur le VIH, qui met en évidence le rôle de l’implication des communautés via un réseau de volontaires issus des mêmes quartiers et sur l’attention toute particulière à apporter aux catégories de la population les plus vulnérables.
« Nous ne pourrons avoir une influence durable sur la baisse des statistiques en matière de VIH-sida que si nous parvenons à toucher les populations les plus à risque comme ces «Filles libres du Cameroun », conclut Javier Medrano, chef de la représentation pour l’Afrique centrale de la Fédération Internationale.
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Marthe vient régulièrement en consultation au Centre de santé Henry Dunant de la Croix-Rouge camerounaise. (p16729)
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Marthe est reçue par le docteur Emmanuel Mbog qui dirige le centre de santé. (p16730)
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| La troupe théâtrale de la Croix-Rouge se produit dans des boîtes de nuit de Douala pour sensibiliser les clients au problème du sida. (p16731)
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