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Une distribution responsable des ressources lorsque les catastrophes frappent
26 octobre 2005
Johan Schaar, représentant spécial pour l’opération tsunami, Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
La réponse sans précédent à la catastrophe du 26 décembre 2004 soulève certaines questions. Une portion considérable des ressources mobilisées est dans les mains d’ONG et de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et de ses membres. Les donateurs privés voulaient-ils vraiment que leur argent serve au-delà de la phase d’urgence des secours? N’a-t-on pas collecté et promis plus d’argent que nécessaire? Quand la réponse à d’autres crises est compromise par le manque de ressources, les organisations trahissent-elles le principe de proportionnalité en réservant des fonds pour les efforts de relèvement dans les pays frappés par le tsunami?

Tout d’abord, que voulaient les donateurs? Pour tous ceux qui ont été témoins des ravages causés par le tsunami, il était évident qu’il ne suffirait pas de fournir des services de santé, de l’eau, de la nourriture et des abris aux sinistrés. Les existences des rescapés avaient été profondément ébranlées, des êtres aimés avaient péri, des maisons et des moyens de subsistance réduits à néant. Manifestement, on ne pouvait limiter l’assistance aux seuls nécessités de la survie immédiate, pas plus que laisser les victimes résider indéfiniment sous des toiles de tentes. Se fondant sur leur expérience d’autres catastrophes naturelles de grande ampleur, de nombreuses Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont collecté des fonds avec l’intention explicite de couvrir les besoins de reconstruction et de relèvement à long terme – on s’engageait dans un effort appelé à se prolonger sur plusieurs années. De même, de nombreux individus désireux d’aider les populations affectées l’ont fait en offrant des barques de pêche et autres équipements durables. Même si certaines contributions en nature ont pu être mal avisées, elles ont clairement reflété la volonté des donateurs d’aider les rescapés à remonter la pente.

Ensuite, a-t-on recueilli plus d’argent qu’il n’était nécessaire pour les victimes du tsunami? Dans ses évaluations les plus récentes de la situation à Aceh et à Nias, la Banque mondiale estime que les gouvernements, les agences des Nations unies, les institutions financières internationales, le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et les ONG ont engagé presque assez de fonds pour remplacer ce qui avait été détruit, mais pas pour “reconstruire mieux qu’avant”. Or, de nombreuses organisations s’étaient promises de reconstruire dans une optique de réduction des risques, autrement dit, de faire en sorte que les communautés vulnérables vivant dans des régions exposées soient mieux protégées contre de futures catastrophes. Selon la Banque mondiale, cela nécessiterait davantage d’argent qu’on n’en a mobilisé à ce jour, tout au moins s’agissant de la province d’Aceh. Dans la région somalienne du Puntland, la plus pauvre de celles touchées par le tsunami, l’assistance s’est quasiment limitée aux secours d’urgence. Dans ces conditions, on saurait difficilement soutenir qu’il y a trop d’argent.

Enfin, conviendrait-il de réaffecter des fonds destinés au relèvement dans les régions sinistrées par le tsunami à des programmes d’assistance en faveur de victimes de crises négligées? Ce n’est pas la bonne question. Le problème n’est pas que les besoins de relèvement soient à peu près couverts, mais que d’autres crises humanitaires sont insuffisamment financées. La solution ne saurait consister à détourner des ressources des rares opérations bien financées pour combler les manques dont souffrent toutes les autres. La réponse internationale aux besoins des communautés dans la détresse ne doit pas être un exercice consistant à équilibrer les comptes – elle doit viser aussi bien à aider les victimes de catastrophes naturelles à reconstruire leurs existences et à restaurer leurs moyens de subsistance tout en réduisant les risques futurs, qu’à satisfaire les besoins essentiels des populations affectées par des situations de conflits armés, y compris les personnes déplacées.

Pour cela, il faut que les gouvernements, en particulier, allouent l’aide humanitaire sur la base des besoins et qu’ils veillent à ce que le financement de crises nouvelles n’ait pas d’incidence négative sur celui des opérations en cours. Ces deux principes sont inscrits dans l’initiative pour un bon financement humanitaire (Good Humanitarian Donorship). Cela implique que les gouvernements ne doivent pas baser le financement de l’aide humanitaire uniquement sur les décisions budgétaires de début d’année fiscale, dans l’ignorance totale des possibles catastrophes soudaines à venir, mais qu’ils doivent être prêts à mobiliser des fonds d’urgence pour les besoins de crises humanitaires exceptionnelles. L’année 2005 semble bien, hélas, devoir être particulièrement chargée à cet égard. Le tsunami, avec ses centaines de milliers de personnes déplacées pour lesquelles le relèvement commence à peine, le séisme au Pakistan avec ses deux millions de sans-abri, les récentes inondations et coulées de boue en Amérique centrale, sans parler de la litanie des crises chroniques liées à des situations de conflits armés, sont autant de catastrophes majeures qui devraient amener les gouvernements à verser des contributions plus importantes que d’ordinaire.

Mais il existe un autre facteur déterminant pour le relèvement et la reconstruction. Dans le contexte de nombreuses crises actuelles présentant un caractère d’urgence humanitaire, la possibilité de s’engager dans des efforts de relèvement est tout simplement nulle. Par exemple, les conflits armés chroniques qui affectent le nord de l’Ouganda, la République démocratique du Congo ou le Darfour empêchent tout investissement dans ce domaine, quel que puisse être notre désir de contribuer à la reconstruction. De plus, lorsque des opportunités se présentent une fois la paix rétablie, il est souvent difficile d’obtenir les fonds nécessaires, que ce soit auprès des gouvernements ou du public.

Les catastrophes naturelles, en revanche, offrent des occasions qui ne devraient pas être manquées. Les exemples abondent, au cours des dernières décennies, d’opérations d’assistance dans le cadre desquelles pratiquement tous les fonds disponibles ont été absorbés durant la phase d’urgence, rendant impossible toute contribution durable au relèvement et à la reconstruction. Ainsi, trop nombreux sont les cas où des victimes de tremblements de terre n’ont jamais pu quitter des abris destinés à un hébergement temporaire. Les rescapés du tsunami ne devraient pas venir allonger cette liste.

Tout ceci signifie-t-il que l’énormité des ressources allouées à l’opération tsunami ne constitue pas un dilemme en soi? En effet. Le seul véritable problème survient lorsque les organisations humanitaires deviennent dépendantes d’un public qui, par le biais de contributions à affectation spéciale, oriente leur action exclusivement au profit de certaines crises spécifiques. C’est pourquoi les organismes d’assistance doivent se doter d’une base de financement aussi large que possible, de manière à pouvoir répondre avec flexibilité et impartialité aux besoins de toutes les communautés en détresse. Quoi qu’il en soit, le dilemme ne sera certainement pas résolu en abandonnant à leur sort les rescapés du tsunami.


Distribution d'aide humaniataire à Aceh, Indonésie. (p13552)
Distribution d'aide humaniataire à Aceh, Indonésie. (p13552)
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