En
2005, le public et les gouvernements se sont mobilisés
comme jamais auparavant pour secourir les populations en détresse
partout dans le monde. Ils ont répondu à toute
une série de catastrophes de grande ampleur parmi lesquelles
le tsunami de l’océan Indien, le tremblement de
terre en Asie du Sud et une saison d’ouragans particulièrement
violente dans le golfe du Mexique. L’année dernière,
les catastrophes ont fait 99 425 morts, affecté quelque
161 millions de personnes et coûté près
de 160 milliards de dollars américains.
La réponse a été d’une générosité
sans précédent. En 2005, les fonds mobilisés
par les particuliers et les gouvernements en soutien à
l’action humanitaire ont dépassé les 17
milliards de dollars, un record absolu. Sur ce montant, 5,5
milliards de dollars ont été donnés par
des individus au profit des rescapés du tsunami, soit
plus que les organisations non gouvernementales n’ont
jamais recueilli en un an.
Ces chiffres apparaissent dans la nouvelle édition du
Rapport sur les catastrophes dans le monde lancée aujourd’hui
(14 décembre) à Genève par la Fédération
internationale des Sociétés de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge et placée sous le thème
des crises négligées.
Grâce à cette généreuse mobilisation
publique et privée, des millions de sinistrés
ont pu se nourrir, boire de l’eau potable, s’abriter
de la pluie et de la neige et entreprendre de reconstruire leurs
existences et leurs moyens de subsistance. Mais qu’en
est-il de ceux qui restent dans l’ombre?
Qui connaît la tragédie de la mortalité
maternelle et néonatale au Népal, dont le bilan
est plus de vingt-cinq fois supérieur à celui
du conflit? Dans ce pays, la discrimination envers les femmes
condamne une multitude d’entre elles à souffrir
en silence pendant la grossesse et l’accouchement.
On estime que, chaque année, quelque 35 000 mères
et nouveau-nés meurent à cause du manque de soins
et de la discrimination. Le relief montagneux, le conflit et
la pauvreté sont autant de facteurs qui se combinent
pour entraver l’accès aux services de santé.
Mais cette tragédie demeure pratiquement ignorée.
Si on veut limiter les souffrances, les crises occultées
pour des raisons politiques ou culturelles doivent impérativement
être mises en lumière.
Hélas, plus les feux des médias se concentrent
sur des catastrophes spectaculaires, plus l’ombre s’épaissit
autour d’autres crises chroniques – parfois plus
meurtrières encore. Pour chaque désastre qui mobilise
l’attention et les ressources, il en est d’autres
qui restent ignorés ou insuffisamment financés.
Des millions d’individus sont privés d’une
aide vitale parce que leurs souffrances ne sont pas prises en
compte par les bases de données, les médias ou
les bailleurs de fonds.
Ainsi, nul ne sait combien de migrants meurent dans le Sahara
ou se noient à bord d’embarcations précaires
en tentant de gagner l’Europe pour améliorer leurs
conditions d’existence et celles de leurs familles. Au
Guatemala, comme dans maints autres pays, les multiples inondations
localisées, glissements de terrain et séismes
de faible amplitude qui affectent régulièrement
certaines populations ne sont pas recensées par les grandes
bases de données.
Or, ces événements “mineurs” finissent
par faire davantage de morts et affectent beaucoup plus de gens
que les grandes catastrophes. Les crises récurrentes
érodent les ressources et exacerbent la vulnérabilité
des communautés qui se retrouvent ainsi toujours plus
démunies. Pourtant, ces mêmes crises offrent des
occasions idéales de limiter l’impact des futures
catastrophes en mettant en place des programmes communautaires
de réduction des risques.
L’année dernière, l’aide alimentaire
a permis de limiter la mortalité au Malawi, mais les
donateurs n’ont débloqué qu’un cinquième
des fonds réclamés par les Nations unies afin
de procurer aux petits cultivateurs des semences et des engrais
qui auraient réduit le risque d’une nouvelle crise
à la saison prochaine. Rares sont les bailleurs de fonds
disposés à investir dans le développement
agricole, ce qui contribuerait pourtant à éviter
la répétition perpétuelle de crises alimentaires
meurtrières. Comme l’explique dans le Rapport sur
les catastrophes dans le monde Peter Madeya, un habitant du
district de Dedza, de nombreuses familles de sa région
avaient mis en location leurs champs pour cinq ans en échange
de nourriture, se trouvant ainsi dans l’incapacité
durable de pourvoir à leurs propres besoins.
Au Niger, la lenteur de la mobilisation face à une crise
alimentaire a non seulement entraîné des pertes
en vies humaines qui auraient pu être évitées,
mais également multiplié par 100 le coût
final de l’assistance. La communauté internationale
doit tirer les leçons de cette expérience et intervenir
à temps en prenant les mesures adéquates, faute
de quoi elle s’expose à voir des tragédies
similaires se reproduire dans d’autres régions,
comme la Corne d’Afrique.
Les fonds recueillis pour les interventions humanitaires sont-ils
équitablement répartis? Si l’on divise le
montant total de l’aide humanitaire recueillie par les
Nations unies pour une opération donnée par le
nombre des bénéficiaires visés, des écarts
notables apparaissent d’un cas à l’autre.
Ainsi, la Tchétchénie a reçu 281 dollars
par bénéficiaire en 2005, contre 310 pour le séisme
en Asie du Sud et 431 pour le Soudan.
La catastrophe la mieux financée en 2005 a été
de très loin le tsunami, qui a recueilli 1241 dollars
par bénéficiaire rien qu’en aide humanitaire,
sans compter 8 millions de dollars supplémentaires alloués
à la reconstruction. A l’autre bout de l’échelle,
on trouve les appels d’urgence publiés la même
année par les Nations unies pour le Tchad, la Guyane,
la Côte d’Ivoire, le Malawi et le Niger, avec moins
de 27 dollars par personne en moyenne.
On pourrait penser que ces écarts dans le niveau de financement
s’expliquent par la nature différente des besoins
à couvrir selon les circonstances. Cependant, le tableau
est sensiblement le même lorsqu’on compare la proportion
dans laquelle les besoins ont été satisfaits.
Ainsi, les appels des Nations unies pour la République
du Congo, Djibouti et la République centrafricaine ont
été couverts à moins de 40 pour cent en
moyenne, contre 475 pour cent pour le tsunami et 196 pour cent
pour le séisme en Asie du Sud.
Heureusement, il semble que l’on commence à tirer
les leçons de ces expériences et à déployer
des efforts en vue d’assister les victimes des crises
négligées.
En mars 2006, l’ONU a mis en place un fonds centralisé
(Central Emergency Response Fund – CERF) afin de pouvoir
débloquer sans délai des ressources en cas d’urgence.
Un tiers du montant disponible sera alloué à des
crises négligées. Au cours de son premier mois
d’existence, le CERF a distribué 13 millions de
dollars à des organisations de la Corne d’Afrique.
A la fin juin, le fonds totalisait déjà 365 millions
de dollars, l’objectif étant fixé à
500 millions. De son côté, la Fédération
internationale des Sociétés de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge a établi il y a vingt ans déjà
un outil similaire, le Fonds d’urgence pour les secours
en cas de catastrophe (Disaster Relief Emergency Fund –
DREF). En 2005, ce fonds a permis de débloquer plus de
8,5 millions de dollars pour des interventions rapides, dont
la moitié au profit de catastrophes “mineures”
ou de crises oubliées.
De même, si les besoins des femmes sont souvent négligés
dans les situations d’urgence, ce n’est pas toujours
le cas. Au Pakistan, l’agence de presse IRIN a fait état
d’un camp ouvert une semaine à peine après
le tremblement de terre, dans la province du Punjab, afin d’accueillir
environ 300 femmes et enfants qui avaient perdu mari ou père
dans la catastrophe.
“A la différence des autres camps, où les
familles ont tendance à se replier sur elles-mêmes,
jeunes filles et enfants y jouent tous ensemble, cependant que
les femmes cousent ou tricotent au soleil”, rapportait
le journaliste.
De tels efforts méritent d’être signalés.
Derrière toutes les crises négligées, on
retrouve la même cause originelle – la vulnérabilité
sociale qui, jointe à la pauvreté chronique et
à l’incapacité des gouvernements à
répondre aux besoins essentiels de leurs populations,
expose les gens à tout un éventail de risques
et mine leur aptitude à se relever d’une catastrophe.
Il reste beaucoup à faire pour que les millions de personnes
souffrant de ces situations cessent d’être négligées.
Dans bien des cas, la première étape consiste
à mobiliser la volonté politique afin de créer
les conditions requises pour la mise en oeuvre de l’aide
humanitaire, dans les régions les plus déshéritées
et dangereuses du monde. Plus généralement, voici
quelques mesures prioritaires:
• mobiliser des ressources adéquates au profit
de fonds d’urgence sans affectation spéciale;
• élaborer un outil de mesure globale des besoins
humanitaires;
• garantir les ressources et interventions adéquates
face aux crises chroniques (disettes, par exemple), en combinant
secours et développement;
• convenir avec les donateurs et les gouvernements de
seuils de déclenchement de l’action humanitaire.
Gouvernements, bailleurs de fonds, médias et organismes
d’assistance doivent être prêts à repenser
leurs approches afin de répondre aux crises négligées
et briser ainsi le cercle vicieux de la vulnérabilité
et de la misère.
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Mohammed
Omer Mukhier, chef du département de la préparation
et de l’intervention en cas de catastrophe à
la Fédération internationale des Sociétés
de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.
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