Dans son quartier de Mabopane, une banlieue de la capitale sud-africaine Pretoria, on a coutume de l’appeler “tante Elizabeth”. Cette jeune femme de 37 ans s’occupe seule des cinq enfants que sa sœur, morte du sida en 2003, a laissé derrière elle. L’un d’eux vit avec le VIH. La famille s’entasse dans un garage, faute d’un logement décent. Elle vit en vase clos, sujette à la méfiance des voisins qui empêchent leurs progénitures de jouer avec les enfants de la famille. « Trop dangereux », pensent-ils tout bas.
La situation de « tante Elizabeth » n’a certes rien d’exceptionnelle, et c’est justement le problème. Il existe des milliers d’enfants privés de la présence de tout adulte, de toute référence familiale, lorsque la famille élargie a été décimée par le sida. Les aînés sont alors souvent forcés d’interrompre leurs études pour s’occuper de leurs cadets. Les filles sont tout particulièrement vulnérables. Elles constituent des proies faciles pour ceux qui, par exemple, tenteront de « s’offrir leur virginité » afin, pensent-ils, de « guérir du sida » comme certains charlatans se faisant passer pour des guérisseurs leur ont affirmé contre quelques billets de banque.
Voilà la réalité du sida, qui frappe tout particulièrement l’Afrique australe, où plus de 12 millions de personnes sont atteintes par le VIH dont 860 000 enfants de moins de quatorze ans. Le nombre des orphelins en raison du SIDA devrait doubler d’ici 2010 dans cette seule région.
Si l’Afrique australe est la plus touchée, le reste du continent africain est aussi gravement affecté. Souvent, ce sont les comportements qui sont en cause avec des violations des principes les plus élémentaires des droits de la personne. Il y a non seulement le viol des femmes et des jeunes filles lors des guerres civiles, mais aussi la violence domestique faite aux femmes au sein du foyer familial.
L’Afrique n’a pas l’exclusivité des souffrances liées au VIH. Ailleurs, la vulnérabilité des femmes et des jeunes filles peut être tout aussi criante, reflet d’une fracture socio-culturelle basée sur l’inégalité des sexes. Ce phénomène existe aussi dans des régions plus favorisées comme l’Amérique latine et les Antilles. Bien que l’on enregistre des progrès dans l’éducation et la participation des femmes aux activités économiques, des inégalités liées au fait même d’être une femme persistent. Dans ces régions aussi, l’épidémie de VIH se féminise.
La situation est similaire en Asie et en Europe, notamment en Europe de l’Est. L’ignorance reste aussi l’un des moteurs de la contamination. Pour de nombreux jeunes dans les ex-républiques de l’URSS, le sida est tout simplement un problème qui ne les concerne pas. En attendant, chaque jour des jeunes femmes mettent au monde des enfants déjà contaminés par le VIH.
Ces dernières années, des progrès ont été accomplis vers une plus large mise à disposition des traitements anti-rétroviraux aux personnes infectées. On ne peut que se féliciter de cette tendance mais il faut bien constater que, trop souvent, l’accès au traitement est un peu le résultat d’une loterie. La société civile et les associations de personnes vivant avec le VIH doivent absolument unir leurs efforts pour exiger des gouvernements une mise à disposition encore plus large et plus constante. Cependant, il serait illusoire de penser que le traitement constitue la solution-miracle pour venir à bout du sida. Les messages de prévention fondés sur l’évolution des comportements doivent faire l’objet d’une relance, notamment parmi les groupes les plus stigmatisés et les plus marginalisés de la population.
Il nous faut donc agir sur tous les fronts. Ce constat est à la base fondatrice de « l’Alliance globale contre le VIH» lancé par la Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui vise à doubler le nombre de personnes qui bénéficient de programmes sida d’ici 2010. Déjà, 50 de nos 185 Sociétés nationales l’ont rejointe pour « faire plus et mieux » en matière de prévention, de traitement et dans la lutte contre la discrimination. Cet engagement repose sur l’intensification de l’action des volontaires impliqués sur le terrain au sein même des populations, qui assument des responsabilités et « prennent le leadership».
S’il fallait donner un exemple concret de ce que cela signifie dans la pratique, j’évoquerai le projet « Filles libres » initié par la Croix-Rouge camerounaise. Ce projet de sensibilisation vise l’un des groupes les plus vulnérables et les plus stigmatisés de la planète : celui des femmes qui vendent leurs corps. Objectif des volontaires : entrer en contact avec ces filles, souvent amenées à pratiquer cette activité pour survivre, afin de les conduire à se faire dépister de manière volontaire. Il s’agit aussi de convaincre clients et filles de se protéger systématiquement. Leur action est possible parce que parmi ces volontaires figurent des femmes issues de ce milieu, capables d’apprivoiser ses codes et d’entrer en relation avec des filles qui savent qu’elles comprennent leurs problèmes. Il sera alors plus facile de briser ce cercle infernal de la contamination : rapport monnayé non protégé, contamination de l’épouse légitime lors du retour au foyer du « client » et transmission du virus de la mère à l’enfant.
Cet exemple illustre bien le défi quotidien à relever dans la lutte contre le VIH : faire tomber les idées reçues et la marginalisation, renforcer les messages de prévention, aider ceux qui vivent avec le VIH et ceux qui meurent du sida, sans oublier les facteurs qui soulignent la vulnérabilité personnelle et sociale. Il n’existe pas d’alternatives à l’implication des populations locales qui doivent prendre en mains leur propre destin et construire un avenir meilleur. La route est longue et demande une implication sans faille. Il n’existe pas de solution-miracle.
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Mukesh Kapila, représentant spécial pour le VIH, Fédération internationale
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