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Le silence assourdissant de 700 âmes

Publié: 1 juin 2016 15:21 CET

par Elhadj As Sy, secrétaire général, Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

Sept cents morts dans un accident d’avion. Sept cents morts dans un attentat terroriste. Des centaines de personnes tuées dans l’effondrement d’un immeuble.

Lorsqu’un tel événement survient, le monde s’arrête. Pour quelques heures, peut-être quelques jours. Des dizaines de milliers de mots sont écrits, des centaines d’heures d’émissions sont consacrées à analyser, à s’interroger, à réfléchir. Les titres de l’actualité vont au-delà des commentaires ordinaires et cherchent à toucher et à éveiller les consciences.

Je me souviens. Le lendemain des attentats du 11 septembre à New York, la une du journal Le Monde disait : « Nous sommes tous Américains. » Elle exprimait notre douleur et notre désarroi collectifs et en appelait à ce que nous avons de meilleur en nous, notre humanité commune.

La semaine dernière, plus de 700 personnes ont probablement péri noyées au large des côtes méridionales de l’Italie, dans l’indifférence quasi générale. Trois embarcations, sans doute dangereusement surchargées, manquant presque certainement d’équipements de sauvetage, ont fait naufrage. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants ont perdu la vie de façon effroyable.

Où sont les grands titres exprimant l’horreur, et les heures et les jours de réflexion qui auraient dû suivre ? Plus de 700 personnes meurent en vue des côtes européennes, et c’est à peine s’il en reste une trace dans notre conscience collective.

L’an dernier, des tragédies similaires avaient suscité une certaine indignation. Mais même à ce moment-là, le sort de ceux qui cherchaient un peu d’espoir, de dignité et de sécurité n’avait inspiré qu’une terrible indifférence. La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge avait lancé un appel pour que cesse l’indifférence, et pour rappeler que les migrants ont des droits, et qu’ils ont droit à notre respect et à notre aide.

Mais à chaque nouvelle tragédie en mer, l’indifférence semble croître, se durcir.

C’est inacceptable. Alors que le temps se réchauffe et que la Méditerranée se calme, le nombre de ceux qui cherchent refuge en Europe devrait augmenter à nouveau. Les anciennes routes migratoires ayant été coupées, les gens en ont cherché de nouvelles, ce qui était prévisible. La voie de la Méditerranée centrale entre la Libye et l’Italie connaît un regain de popularité.

Il faut trouver une solution. Toute solution digne de ce nom doit prendre en compte les facteurs qui poussent les gens à prendre la difficile décision de partir de chez eux. Cette décision ne se prend pas à la légère. Elle est prise parce qu’on n’est plus en sécurité chez soi, ou parce qu’on a perdu espoir.

Tant que la guerre continuera en Syrie, que des conflits persisteront en Iraq et en Afghanistan, et que la pauvreté et les persécutions séviront dans d’autres parties du monde, les gens continueront à partir de chez eux en quête d’une vie meilleure et plus sûre. Rien ne changera tant que les facteurs qui les y poussent ne changeront pas. S’ils ne peuvent plus atteindre l’Europe, ils essaieront d’aller ailleurs, ou resteront dans des pays comme la Turquie, la Jordanie ou le Liban – qui ont fait preuve de solidarité et d’hospitalité au cours des cinq dernières années. Ils peuvent aussi se retrouver piégés dans des lieux où leurs besoins essentiels ne peuvent être satisfaits et leurs droits ne peuvent être garantis.

Une fois encore, nous appelons tous les gouvernements et toutes les institutions à assurer la protection des migrants, et nous implorons tout un chacun de reconnaître leur droit à la sécurité et à la dignité. Nous demandons aux médias et aux autres moyens de communication de recentrer la discussion sur les migrations et de reconnaître comme il se doit l’ampleur de cette tragédie humanitaire.

Nous demandons aux autorités de rendre le voyage des migrants plus sûr en élargissant les cadres juridiques et les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée, et en mettant en place des procédures d’asile plus rapides et plus équitables à l’arrivée. Nous demandons à tous nos partenaires le long des principales routes migratoires de prendre en compte les vulnérabilités inhérentes aux migrations irrégulières et de sensibiliser davantage aux droits dont tous les migrants doivent pouvoir jouir. Nous demandons aux autorités en Europe et sur le pourtour méditerranéen de travailler avec les acteurs locaux présents aux points d’embarquement, notamment les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, afin qu’ils puissent venir en aide à ceux qui font le choix de regagner leur pays d’origine.

Pour notre part, nous continuerons d’aider au mieux de nos capacités celles et ceux qui ont besoin de nous. Nous prodiguerons les premiers secours aux personnes qui descendent des bateaux ou qui échouent sur les plages. Nous prendrons soin d’elles et les aiderons, nous les traiterons avec respect et dignité. Nous serons à leurs côtés tout au long du chemin, depuis le moment où elles décident de fuir jusqu’au moment où, il faut l’espérer, elles trouveront la paix et la sécurité.

Nous travaillerons avec tous nos partenaires, partout où notre aide sera requise. Nos dizaines de milliers de volontaires continueront d’être un symbole d’espoir et un remède à l’indifférence grandissante.

Et nous porterons le deuil de tous ceux qui ont perdu la vie. Les êtres humains ne méritent rien de moins.

Nous sommes tous Syriens. Nous sommes tous Afghans. Nous sommes tous Somaliens, Pakistanais, Nigérians. Nous sommes tous des migrants.




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La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge constitue, avec ses 190 Sociétés nationales membres, le plus vaste réseau humanitaire du monde. En tant que membres du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous sommes guidés dans notre travail par sept Principes fondamentaux: humanité, impartialité, neutralité, indépendance, volontariat, unité et universalité.