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Publications: Rapport sur les catastrophes dans le monde 2003
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Quintiliano des Santos/Fédération internationale, Angola
 

Première partie: Vers une aide plus éthique

Chapitre 1 - L’éthique humanitaire lors des catastrophes et des guerres

L’éthique humanitaire repose sur cette conviction séculaire qu’il est juste de venir en aide à quiconque est en situation de danger grave. Ce principe qui est profondément enraciné dans toutes les cultures et toutes les croyances se retrouve aussi dans la doctrine politique des droits de l’homme. Les notions de « droit à la vie » et de « dignité humaine » fondamentale, communes à tous les peuples, sont énoncées dans le droit international humanitaire, les conventions sur les droits de l’homme et les principes auxquels adhèrent les organisations humanitaires. Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge donne une priorité absolue au principe d’humanité, défini comme la volonté « d’alléger et de prévenir en toutes circonstances les souffrances des hommes….de protéger la vie et la santé ainsi que de faire respecter la personne humaine ». Conformément au principe d’impartialité, l’aide doit être déterminée selon les seuls besoins.

Pour respecter l’éthique humanitaire lors des crises, l’action des personnels humanitaires est guidée par deux principes : la neutralité et l’indépendance. En choisissant de rester neutres face aux dimensions politiques des conflits ou des catastrophes, ils espèrent toucher tous ceux qui ont besoin d’assistance. Mais quoi qu’ils fassent ces personnels se heurteront inévitablement à de terribles dilemmes moraux. En temps de guerre, il arrive que les civils soient délibérément choisis comme cibles. Lors de catastrophes, les groupes marginaux se voient parfois refuser une aide. En période de famine, la privation de nourriture peut être utilisée comme une arme. Il arrive que la quête de la paix soit privilégiée au détriment de l’aide salvatrice ; que les secours dépendent des résultats politiques recherchés ; que les préoccupations relatives aux droits de l’homme soient écartées dans l’intérêt de la stabilité politique.

L’action humanitaire comporte des risques d’ordre moral, dont cinq notamment méritent d’être examinés. Il y a danger de complicité avec les auteurs d’actes de violence lorsque, par exemple, l’aide alimentaire fournie à des réfugiés contribue au rétablissement de factions armées. Le risque existe aussi de cautionner les violations de droits qui sont passées sous silence au profit de l’aide considérée comme prioritaire, favorisant ainsi l’instauration d’un climat d’impunité. L’aide, si elle est trop abondante, risque d’avoir des effets négatifs en fragilisant les marchés locaux ou en dépeuplant des régions. Le ciblage de l’aide sur les personnes les plus facilement secourables peut avoir pour effet d’abandonner à une mort certaine ceux qui ont le plus besoin d’assistance. Enfin, il faut choisir entre l’accès aux populations et la défense de leurs droits, car en condamnant la violation de ces droits, les agences humanitaires risquent l’expulsion.

La sensibilisation est essentielle pour rappeler à l’ensemble des intervenants leurs obligations humanitaires. Elle peut prendre la forme de discussions tranquilles tenues à huis clos ou de critiques plus bruyantes faites en public. Les organisations locales s’acquittent d’ailleurs de cette tâche avec une énergie souvent plus grande que leurs homologues étrangères sur place. Défendre les droits des personnes vulnérables n’est pas dénué de risques. Il est facile de se tromper sur les faits dans des situations d’urgence complexes qui évoluent rapidement et porter ainsi un coup à la crédibilité des agences humanitaires. Rendre public des actes de barbarie peut avoir des conséquences négatives, mettre la population locale en danger et entraîner parfois l’expulsion des agences d’aide. Une organisation qui s’exprime en faveur d’un groupe particulier risque de faire preuve d’un manque d’impartialité, violant ainsi les principes humanitaires.

La sélectivité de l’aide d’urgence pose un problème éthique important. En 2000, le montant de l’aide a atteint le niveau record de 5,9 milliards de dollars américains. Sa répartition géographique obéit toutefois davantage à des considérations d’ordre politique que moral. Cette même année, le Caucase septentrional a été destinataire de 89 pour cent des sommes collectées par l’appel des Nations Unies tandis que la Somalie n’en recevait que 22 pour cent. Le montant de l’aide par habitant a varié de 10 dollars américains en Ouganda à 185 dollars dans les pays du sud est de l’Europe. Dans les semaines qui ont suivi la chute de Saddam Hussein, 1,7 milliards de dollars américains avaient été recueillis pour secourir l’Iraq, tandis que les contributions annoncées pour assister 40 millions d’Africains touchés par la famine n’atteignaient même pas la moitié de cette somme. Le VIH/sida a tué 2,4 millions d’Africains l’année dernière. Il faut pourtant deux fois plus d’argent cette année pour lutter contre la pandémie dans les pays pauvres que ce qui a été collecté l’année dernière pour cette cause. Cela étant, les chercheurs laissent entendre que les organisations humanitaires établissent leurs demandes de financement davantage en fonction des capacités supposées du marché des donateurs que des besoins objectifs constatés.

L’action humanitaire devrait-elle se borner à sauver des vies humaines ou chercher à procurer aux êtres humains des avantages sociaux plus étendus ? Le Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les organisations non gouvernementales (ONG) lors des opérations de secours en cas de catastrophe, définit l’impératif humanitaire (soulagement immédiat des souffrances) comme une priorité absolue, alors que les principes associés d’impartialité, de neutralité politique et d’indépendance facilitent la concrétisation de cet objectif prioritaire. Le Code appelle par ailleurs ses signataires à respecter les cultures, renforcer les capacités locales, encourager la participation, limiter les vulnérabilités et rendre pleinement compte de leurs activités. Il s’agit là d’un dessein autrement ambitieux que le simple soulagement des souffrances.

Toutefois, d’un point de vue moral, s’engager plus avant dans la vie des gens comporte des risques. Encourager la participation lors des conflits suppose parfois de négocier avec des groupes armés et porte de ce fait atteinte à la neutralité et à l’indépendance des agences humanitaires. Limiter les vulnérabilités lors des catastrophes naturelles peut amener à aborder la question des droits fonciers et conduire à l’exclusion politique, mettant à mal là encore la neutralité. Les agences humanitaires risquent aussi de faire aux communautés locales des promesses qu’elles ne seront pas en mesure de tenir.

Cet antagonisme qui existe entre les visées immédiates et les ambitions à long terme énoncées dans le Code, a conduit nombre d’intervenants à adopter un comportement minimaliste (en accordant une priorité absolue à la sauvegarde des vies humaines) ou maximaliste (en privilégiant les secours axés sur le développement). La sagesse voudrait pourtant que l’on adhère à l’ensemble des obligations humanitaires, en évaluant parmi celles-ci les actions pouvant être menées sans risque et dans l’intérêt des bénéficiaires. Il s’agit, ce faisant, de trouver un compromis entre l’évaluation exacte des conditions, fondée sur les personnes, et l’analyse juridique et éthique de la responsabilité humanitaire, puis de jauger les actions pouvant être menées à bien au regard du contexte et des ressources disponibles.

Si l’allègement des souffrances reste absolument primordial, l’éthique fondée sur le respect, l’ouverture et l’autodétermination est fondamentale, à la fois comme fin en soi mais aussi parce qu’on soulage mieux les souffrances des gens en travaillant main dans la main avec eux qu’en adoptant une approche autoritaire et impersonnelle.

La dimension éthique de l’action humanitaire ne concerne pas seulement les objectifs visés mais aussi l’efficacité du travail et la redevabilité des intervenants. Or la responsabilisation est marginale sur le terrain et peu de ressources y sont consacrées. Les organisations humanitaires ne s’auto-évaluent pas à l’aune des principes qu’elles professent. Pour asseoir sa légitimité, une agence doit impérativement rendre compte de ses activités et inscrire ses valeurs morales fondamentales dans ses actes. C’est une question de confiance.

Le professionnalisme n’est pas tout. La solidarité que manifestent spontanément les victimes d’une catastrophe en se portant mutuellement secours, est capitale. Après le tremblement de terre qui a frappé la Turquie en 1999, 98 pour cent des 50 000 survivants dégagés des décombres avaient été secourus par la population locale. Le service humanitaire a tout autant besoin de la mobilisation des particuliers que de l’expertise des organisations.

Les milieux d’affaires et les militaires interviennent de plus en plus dans l’action humanitaire. Pour autant, sont-ils capables d’agir conformément aux principes humanitaires ? La prestation des militaires laisse souvent à désirer lorsqu’il s’agit de sélectionner les destinataires de l’aide qu’ils n’utilisent pas toujours pour soulager les souffrances des plus démunis. Par ailleurs, la distinction de plus en plus floue entre militaires et civils a porté atteinte à la neutralité et à la sécurité des personnels humanitaires. Cela étant, le droit international humanitaire impose aux forces militaires des obligations importantes en la matière, en tant que forces belligérantes, d’occupation ou de maintien de la paix. Si les agences humanitaires se montrent avec raison attentives aux conflits d’intérêts, elles devraient aussi promouvoir le sens du devoir humanitaire et la compassion au sein des forces militaires. Ces qualités sont indispensables si l’on veut que celles-ci s’acquittent de leurs obligations, à savoir protéger les populations civiles et utiliser une force proportionnelle à la menace perçue.

On observe, enfin, une politisation dangereuse de l’aide humanitaire. Des millions de personnes, parmi les plus vulnérables de la planète, restent hors d’atteinte de l’aide et de la protection des organisations humanitaires. Or, il ne suffit pas seulement de sauver des vies. Respecter la dignité des personnes et leurs moyens d’existence revêt une importance tout aussi grande. Les organisations humanitaires se doivent d’assurer deux missions particulières :

  • Mettre en œuvre les principes humanitaires : intégrer les principes dans toutes les évaluations ; procéder à des évaluations d’impact en temps réel pour éclairer la prise de décision; élaborer des indicateurs de terrain pour traduire les principes dans les faits ; préconiser les compromis humanitaires fondés sur de bonnes pratiques.
  • Sensibiliser les autres acteurs aux principes humanitaires : soutenir les associations locales qui défendent ces principes ; dégager un consensus sur le terrain pour mettre en œuvre les principes ; gérer les budgets d’aide en justifiant d’une totale impartialité; appeler les donateurs, l’Organisation des Nations Unies, les gouvernements hôtes, les protagonistes du développement, le secteur privé, les organisations civiles et militaires à adhérer au Code de conduite.
Ce chapitre a été en grande partie rédigé par Hugo Slim, de la Brookes University (Oxford, Royaume-Uni), et chercheur au Centre pour le dialogue humanitaire (Genève, Suisse). L’encadré est signé Jonathan Walter, rédacteur en chef du Rapport sur les catastrophes dans le monde.

Utiliser le Code de conduite comme outil d’évaluation

Le tremblement de terre qui a frappé le Gujarat (Inde) en 2001 a conduit, pour la première, fois à évaluer un programme aux fins de mesurer les performances des agences d’aide internationales à l’aune des principes énoncés dans le Code de conduite. L’exercice a donné lieu aux observations suivantes :

  • Le Code jouit d’une grande notoriété (plus de 200 signataires) mais aucun personnel humanitaire ne l’exploitait concrètement au Gujarat.
  • Mesurer les performances des diverses agences au regard des principes énoncés dans le Code a diminué le caractère subjectif de l’évaluation.
  • Effectuer un sondage d’opinion parmi les quelque 2 300 victimes de la catastrophe a permis d’atténuer la subjectivité du rôle des évaluateurs.
  • L’importance que le Code attache aux volets « développement » des interventions lors de catastrophe, peut susciter des critiques à l’encontre des agences d’aide qui travaillent dans une optique à court terme.
  • Loin d’être rigide et dépassé, le Code s’est révélé étonnamment souple et moderne.
  • Le Code n’est peut-être pas suffisamment axé sur les conflits ; une utilisation plus pertinente de ses annexes (qui soulignent les obligations juridiques des gouvernements hôtes, par exemple) peut contribuer à y remédier lors des futures évaluations.
  • Les contradictions que l’on observe dans le Code aident à mettre en évidence les réels dilemmes auxquels sont confrontés les chargés de programme sur le terrain. Son intérêt est justement de fournir un outil pour analyser les contradictions qui surgissent entre certains principes.
  • Le processus d’évaluation doit durer plus longtemps et s’exercer en continu pour alimenter plus directement la prise de décision.
  • L’utilisation du Code comme outil d’évaluation est une expérience qui s’est avérée utile en rappelant aux agences d’aide les idéaux qu’elles pourraient autrement oublier.


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