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Publications: Rapport sur les catastrophes dans le monde 2003
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Thorkell Thorkelsson/ Fédération internationale, Afghanistan
 

Première partie: Vers une aide plus éthique

Chapitre 4 - Afghanistan – politique de force ou principes d’éthique

Le 11 septembre 2001, l’Afghanistan, pays jusqu’alors largement ignoré du reste du monde, était propulsé sous les feux des projecteurs. En renversant le régime des talibans, l’offensive militaire menée par les États-Unis, ouvrait la voie à la transition politique et rendait possible un retour à la paix après plus de vingt années de guerre. De nombreux problèmes n’ont cependant toujours pas trouvé de réponse. D’une certaine façon, la situation sécuritaire est moins bonne aujourd’hui qu’elle ne l’était sous le régime taliban. Les opérations de secours assurées conjointement par les militaires et les civils risquent de porter atteinte à la neutralité et à l’impartialité de l’action humanitaire. Le gouvernement qui vient d’être mis en place s’est plaint qu’une part trop importante de l’aide avait été consacrée aux secours à court terme au lieu d’être affectée à des programmes de reconstruction à long terme. Les questions morales que soulèvent la culture et le trafic de drogues et les violations des droits de l’homme, qui constituaient le principal chef d’accusation de la communauté internationale à l’encontre des talibans, n’ont toujours pas été abordées de manière satisfaisante.

La stratégie militaire américaine consistant à armer les forces d’opposition afghanes pour évincer les talibans, a permis aux Panchiris de l’Alliance du Nord d’occuper une position dominante sur la scène politique, au détriment des Pachtouns qui constituent la principale ethnie afghane. Les pressions exercées par les factions armées ont jeté le discrédit sur la Loya Jirga (grande assemblée) constituée pour désigner les membres du gouvernement de transition. Il n’a donc pas été possible d’élargir la représentativité du pouvoir en place qui était indispensable pour asseoir la crédibilité du gouvernement de transition au sein du pays.

Les organismes d’aide humanitaire, soucieux d’impartialité et d’indépendance, devraient-ils éviter de collaborer avec le gouvernement de transition? L’aide internationale est cruciale pour que celui-ci puisse fournir une assistance aux citoyens. Son effondrement serait vraisemblablement suivi d’un conflit armé que redoutent tout particulièrement la plupart des Afghans. Une collaboration avec les autorités de transition doit cependant obéir à des principes rigoureux. À l’époque des talibans, les agences d’aide humanitaire étaient convenues qu’il fallait octroyer l’assistance en se fondant uniquement sur les besoins et que les parties belligérantes ne devaient en tirer aucun avantage politique ou militaire. Or, depuis le 11 septembre, la question des principes ne semble plus préoccuper les organisations humanitaires. Les femmes continuent de voir leurs droits largement bafoués. La production d’opium (3 400 tonnes) qui a été multipliée par vingt ou presque, en 2002 par rapport à l’année précédente, devrait, selon toute vraisemblance, progresser encore en 2003.

Deux tiers environ des contributions financières annoncées lors de la conférence des donateurs à Tokyo, en janvier 2002, sont destinés à l’assistance humanitaire sous forme d’aide alimentaire pour l’essentiel. Bien que 24 années de guerre aient rendu chroniques les besoins de secours d’urgence, l’action humanitaire, par essence provisoire et entraînant une dépendance à l’égard du personnel étranger pour assurer les distributions gratuites, n’est pas la solution appropriée. Le gouvernement de transition fait valoir que l’aide alimentaire fausse l’économie agricole en faisant baisser les prix des cultures et en dissuadant les agriculteurs de planter du blé.

Pour surmonter les difficultés, les autorités afghanes seront appelées à faire un choix difficile entre la distribution rapide de secours provenant de l’aide à la population, et le renforcement plus lent des capacités de développement. Or la présence de centaines d’organisations internationales [350 organisations non gouvernementales (ONG), 670 ressortissants étrangers employés par les Nations Unies, des douzaines d’ambassades] risque à elle seule de fragiliser les capacités nationales alors même que celles-ci auraient besoin d’être renforcées. Les loyers et les salaires se sont envolés, dissuadant les rares personnes qualifiées et expérimentées restant dans le pays à travailler pour le secteur public. L’ambassade des États-Unis, par exemple, paie un chauffeur afghan plus de 500 dollars américains par mois, alors qu’un médecin exerçant dans le secteur public perçoit un traitement d’environ 45 dollars.

C’est dans le domaine des droits de l’homme que les questions d’éthique posent les problèmes les plus préoccupants. Plus de deux décennies de conflit ont amené l’ensemble des parties, dont certaines sont actuellement au pouvoir, à commettre des violations. La question clé est la suivante : la paix est-elle possible sans justice ?

La Commission indépendante des droits de l’homme, mise en place par l’Accord de Bonn signé en décembre 2001, manque toujours terriblement de ressources. L’accord a également donné mandat aux Nations Unies de s’occuper de la question des droits de l’homme. Le Représentant spécial du Secrétaire général de l’organisation a cependant indiqué qu’il était actuellement impossible de conjuguer paix et justice et qu’il convenait d’envisager la question des droits de l’homme dans la perspective d’une transition paisible dont il a souligné l’absolue nécessité. Cette position, selon ses opposants, sacrifie les mesures en faveur des droits de l’homme à la stabilité à court terme.

Les exactions n’ont pas pris fin avec la défaite des talibans. Des Pachtouns qui vivent dans le nord du pays ont subi des agressions simplement parce qu’ils appartenaient au même groupe ethnique que ceux-ci. Les forces afghanes accusées d’en être les auteurs étaient engagées aux côtés des forces de la coalition qui n’ont manifestement pas réussi à protéger efficacement les populations civiles. Les violations des droits de l’homme se sont poursuivies dans tout le pays, même pendant les délibérations de la Loya Jirga, soulevant de graves interrogations quant aux élections libres et loyales prévues en 2004.

Les manifestations d’indignation ne suffisent pas. Les victimes ou les témoins susceptibles d’être identifiés parmi la population afghane, risquent d’être plus en danger si la communauté internationale n’est pas capable de les protéger. Étant donné que la question des droits de l’homme était au cœur des tractations entre les pays occidentaux et les talibans, il n’est pas surprenant que de nombreux Afghans se sentent trahis du fait qu’aucune mesure n’est prise dans l’immédiat.

La sécurité demeure le problème le plus important pour la population. Elle ne cesse pourtant de ce détériorer, en partie parce que les troupes de la coalition ont armé les seigneurs de guerre locaux. Au début de 2003, le désarmement avait à peine commencé et les progrès pour mettre en place une armée et une force de police afghanes sont d’une lenteur désespérante.

Dans le même temps, les puissances occidentales se montrent peu favorables à un déploiement de la Force internationale d’assistance à la sécurité au-delà de Kaboul, préférant au lieu de cela former des équipes de reconstruction régionales, qui ont vu le jour fin 2002. Constituées de militaires et de civils, ces équipes ont vocation à soutenir la reconstruction et à éliminer les « causes d’instabilité » dans tout le pays. Les organisations humanitaires tiennent toutefois beaucoup à ce que les activités militaires et humanitaires restent distinctement séparées aux yeux des Afghans. La confusion entre les deux pourrait priver les personnels humanitaires de la protection que leur confère l’indépendance et l’impartialité attachée à leur action.

Les risques sont particulièrement élevés dans les zones où des innocents ont péri en raison de la « guerre contre le terrorisme » menée par l’Amérique, par exemple, l’attaque aérienne contre un mariage près de Kandahar qui a entraîné la mort de 54 civils afghans en juin 2002. En mars 2003 un ressortissant étranger travaillant pour une agence d’aide humanitaire a été assassiné dans cette même province, tandis que ses collègues afghans étaient épargnés.

Lorsque les forces de la coalition ont commencé à bombarder l’Afghanistan, les dirigeants de la planète ont promis de ne pas abandonner le pays et d’aider à sa reconstruction. Les Afghans attendent toujours qu’ils tiennent leur promesse. Tant que l’insécurité et les seigneurs de la guerre règneront, les efforts en vue de constituer un gouvernement parfaitement représentatif ou d’engager des actions de reconstruction d’envergure, pourront difficilement se concrétiser. Ces problèmes ne peuvent être résolus par le biais de l’aide et demandent un engagement politique de longue durée envers le pays.

L’Afghanistan a besoin d’une assistance durable et non de l’aide humanitaire à court terme dont elle bénéficie. Faute de quoi, le pays ne sera pas capable de sortir de la situation de crise chronique dans laquelle il se trouve et les capacités locales seront fragilisées. Ces difficultés déjà observées en Bosnie, au Kosovo et au Timor oriental, étaient pour la plupart prévisibles. De la hausse vertigineuse des loyers à l’inflation des salaires, en passant par les mauvais choix et l’absence de protection, rien de cela n’est inédit. Il importe au plus haut point d’aller de l’avant dans les domaines suivants:

  • Sécurité : mettre en place une armée nationale sous contrôle civil, démobiliser les milices privées, mettre un frein à l'économie de guerre et mettre fin à l'impunité.
  • Droits de l'homme : le retour à la paix ne sera possible que si les exactions commises dans le passé ne restent pas impunies et qu'une protection est assurée dans le futur.
  • Principes humanitaires : faire en sorte de donner priorité à la satisfaction des besoins fondamentaux de la personne, prévoir un financement à long terme des programmes d'aide, développer des capacités afghanes à tous les niveaux, empêcher que l'aide ne bénéficie aux parties belligérantes et maintenir une séparation rigoureuse entre les activités militaires et civiles.

Ce chapitre et l'encadré ont été en grande partie rédigés par Chris Johnson. Cette dernière vit en Afghanistan depuis 1996, où elle a d'abord travaillé pour l'Oxfam, puis comme directrice de l'Unité de surveillance stratégique (devenue l'Unité d'évaluation et de recherche sur l'Afghanistan). Elle exerce à présent une activité de consultant.



Les réfugiés afghans transformés en monnaie d'échange politique

Six millions de réfugiés Afghans ont fui le conflit au cours des années 80 et 90. Ils sont aujourd’hui poussés à regagner leur pays. Le Pakistan a menacé de les expulser des camps. La publicité faite dans les médias au sujet du « plan Marshall » proposé par le président Bush, et les promesses de dons d’un montant de USD 5 milliards sous forme d’aides, ont incité environ deux millions de réfugiés à rentrer dans leur pays en 2002. L’un d’entre eux, à qui on demandait la raison de son retour dans la plaine de Shomali, près de Kaboul, déclarait : « le monde entier nous a dit que l’on reconstruisait l’Afghanistan ».

Or, la plupart des réfugiés qui rentrent au pays n’ont guère d’autres moyens de gagner leur vie que celle de faire pousser des pavots destinés à l’opium. Après avoir vécu de longues années dans les villes, leurs compétences en matière d’agriculture ne sont plus opérationnelles. Le pays est encore dévasté par la guerre, les mines antipersonnel et la sécheresse. Les infrastructures détruites n’ont toujours pas été reconstruites. L’insécurité est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était sous le régime taliban.

Selon un récent rapport commandé par l’Unité indépendante d’évaluation et de recherche sur l’Afghanistan (Afghanistan Research and Evaluation Unit), la vague de rapatriements massifs aurait obéi à des pressions politiques. Tandis que les États-Unis et leurs alliés se souciaient avant tout de faire connaître les résultats positifs de leur intervention militaire, les autorités pakistanaises et iraniennes profitaient de l’occasion qui leur était donné de se débarrasser des réfugiés accueillis deux décennies durant. Le rapport indique aussi que « de nombreuses personnes rentrées au pays se sont retrouvées à leur retour dans des conditions plus défavorables qu’auparavant ».

Rehm-u-din, chef d’une famille de réfugiés afghans de dix personnes, a reçu l’ordre de quitter, d’ici le 30 mars 2003, le camp de Katcha Garhi, au Pakistan, où il vivait depuis 1981. «Le moment n’est pas favorable », déclare-t-il, « lorsque j’ai quitté l’Afghanistan, nous étions cinq frères et mon père possédait un lopin de terre. Aujourd’hui, j’ai deux fils mariés et cinq filles. Je ne possède pas de maison où retourner et suis sans travail. Notre terre est l’objet de controverses. Mes fils ignorent tout de l’agriculture. » Il n’est malgré tout pas opposé à un retour. « Mon pays est ce que j’ai de plus cher. J’y retournerai certainement », poursuit-il. «Je voudrais seulement attendre afin d’être sûr de ne pas y mourir de faim.»



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