Combien de morts et de sinistrés les catastrophes font-elles
chaque année dans le monde ? Où et quand les catastrophes
se produisent-elles ? Quelle est la cause des pertes? Ces questions
paraissent simples or les réponses revêtent une importance
capitale pour éclairer les décisions. Les conflits
qui reçoivent un large écho entraînent généralement
dans leur sillage les organisations d’aide humanitaire. Les
crises qui ne font pas la une des médias ou sont d’une
moindre importante sur le plan stratégique mobilisent moins
d’aide. Il n’existe pas de données de qualité
sur toutes les catastrophes, notamment les guerres et les famines.
Sans ces informations, des milliers de personnes périssent
avant même que les organisations humanitaires n’aient
connaissance de leurs besoins. Des renseignements inexacts risquent,
en faussant le processus décisionnel, d’être
coûteux en vies humaines ou d’entraîner le gaspillage
de ressources rares. Faute d’évaluation exacte des
besoins globaux, nul n’est à même de juger de
la totale impartialité des dépenses humanitaires.
Il existe plusieurs bases de données mondiales. La banque
de données sur les situations d’urgence (EM-DAT) du
Centre de recherche sur l’épidémiologie des
désastres (CRED), situé en Belgique, rassemble et
analyse des informations sur le sujet depuis 1988. D’autres
systèmes sont exploités par les compagnies de réassurance
Swiss Re et Munich Re, des groupes régionaux (par exemple,
Desinventar en Amérique latine) et des centres universitaires.
Ces banques de données n’étant pas connectées
entre elles, il est difficile de faire des comparaisons. L’interconnexion
de systèmes d’information sur les catastrophes qui
travaillent à l’échelle locale ou mondiale n’est
pas chose aisée car la définition, la collecte et
l’exploitation des données s’effectuent selon
des méthodes différentes.
Certaines bases de données nationales recensent tous les
événements, jusqu’aux incidents mineurs, à
l’origine de pertes humaines ou matérielles. EM-DAT
définit comme catastrophe un événement «
ayant entraîné la mort de dix personnes au moins, ou
affecté cent personnes ou plus, ou donné lieu à
un appel à l’aide internationale ou fait l’objet
d’une déclaration d’état d’urgence».
Cette définition couvre les événements significatifs
tout en évitant la surcharge d’information. Les banques
de données des compagnies de réassurance se focalisent
sur les risques assurables et les dommages économiques et
ont tendance à privilégier les catastrophes naturelles
au détriment des urgences complexes. De ce fait les estimations
de pertes qu’elles donnent, sont souvent loin de refléter
le niveau des besoins humanitaires. Cela étant, la plupart
des banques de données, dont EM-DAT, ne rendent pas compte
de l’immense souffrance humaine causée par les conflits,
la famine et les maladies.
Les méthodologies d’évaluation les plus diverses
sont également employées. Aucune convention n’établit
la façon de définir le profil d’un «sinistré»
ou le nombre de foyers à évaluer pour se faire une
idée fiable de la situation globale. Il est impossible de
comparer les résultats obtenus par les agences humanitaires
car les méthodes et les définitions ne sont pas normalisées.
Par ailleurs, ces méthodes n’étant le plus souvent
pas évaluées, il est difficile de juger la qualité
des données produites. En l’absence de données
de référence sur la situation précédant
la catastrophe, l’interprétation des informations est
aussi hasardeuse, notamment dans des contextes particulièrement
politisés où règne le chaos.
EM-DAT exploite des données provenant de sources diverses.
Après une catastrophe, l’évaluation des besoins
qui est faite par les pouvoirs publics ou les personnels humanitaires
fournit les données primaires sur des domaines particuliers.
Ces données, souvent réunies par l’Organisation
des Nations Unies, la Croix-Rouge ou le Croissant-Rouge dans des
rapports consolidés par région ou pays, constituent
les données secondaires. EM-DAT privilégie ces informations
qui donnent un point de vue indépendant. Parfois, en l’absence
d’autres sources, des données tertiaires sont utilisées,
comme les informations rapportées par les médias.
Il est indispensable, pour collecter des données de qualité,
de parvenir à approcher ceux qui ont besoin d’assistance.
Or, les régions en guerre ou frappées par une catastrophe
sont souvent inaccessibles ou trop dangereuses pour s’y rendre.
Les mouvements de populations imprévisibles rendent d’autant
plus difficile l’obtention d’informations exactes. La
plupart des victimes meurent à l’écart des centres
de secours et leur disparition n’est pas signalée,
même dans les camps de réfugiés. Au Bangladesh,
dans les années 90, les décès dans les camps
de réfugiés étaient recensés par le
biais d’une surveillance «passive » (déclaration
des décès au personnel du camp) et « active
» (comptage des sépultures, interrogation des membres
de la famille). Peu de temps avant que n’éclate une
crise sanitaire d’envergure, les données issues de
la surveillance passive laissaient entrevoir un recul de la mortalité,
alors que celles provenant de la surveillance active indiquaient
au contraire qu’elle avait été en réalité
multipliée par trois et ne cessait d’augmenter. Si
les décisions avaient été prises sur la seule
base de la surveillance passive, la situation aurait été
dangereusement sous-estimée. La surveillance active a conduit
à prendre des mesures d’urgence, apportant la preuve
que des informations exactes et disponibles en temps utile peuvent
sauver des vies.
Lors des situations d’urgence complexes, le taux de mortalité
est souvent estimé sur la base d’enquêtes aléatoires
menées à posteriori ou par le biais d’une surveillance
active effectuée dans des lieux déterminés.
On applique ensuite un multiplicateur aux taux établis localement
pour évaluer le nombre de décès dans une zone
plus étendue. Selon plusieurs études de mortalité,
la guerre aurait causé la mort d’environ 3,3 millions
de personnes en République démocratique du Congo entre
1998 et 2002, dont 86 pour cent auraient succombé à
des maladies transmissibles et à la malnutrition.
Ces calculs sont souvent loin de faire l’unanimité,
car ils reposent sur l’hypothèse selon laquelle les
mêmes conditions de mortalité observées sur
le site de l’enquête s’appliquent à des
zones plus étendues, ou que les statistiques démographiques
et de mortalité antérieures à la catastrophe
sont fiables. Or, en période de crises, ces données
de référence manquent le plus souvent. Pour autant,
ne pas tenir compte des informations recueillies dans des situations
d’urgence complexes pour se focaliser sur les seules données
provenant de régions plus sûres et accessibles, serait
contraire à l’éthique. Tout comme il serait
inconsidéré d’écarter des informations
simplement parce qu’elles apportent des nouvelles fâcheuses.
Les agences humanitaires ont l’impératif moral de mener
des investigations justement dans ces régions où des
données fragmentaires semblent indiquer une catastrophe cachée
de grande ampleur.
Les études de mortalité en République démocratique
du Congo portent à croire que les maladies et la malnutrition
associées à la guerre ont, à elles seules,
causé dans ce pays un nombre bien plus élevé
de décès que les catastrophes naturelles au cours
de la décennie écoulée. Selon l’Organisation
mondiale de la santé (OMS), les maladies transmissibles ont
coûté la vie à 13,3 millions de personnes dans
le monde en 1998. Faut-il donc ranger la malnutrition et la maladie
dans la catégorie des catastrophes ? L’épidémie
de VIH/sida en est assurément une. Au Kenya, le sida tue
chaque jour autant de personnes que la chute de deux avions gros
porteurs 747. Or, les statistiques sur cette maladie figurent rarement
dans les bases de données sur les catastrophes. Pour que
le système humanitaire mondial puisse soulager toutes les
souffrances selon les seuls besoins, il est capital de disposer
de données fiables et exhaustive sur la mortalité.
Il faudrait créer une nouvelle catégorie de données
qui regrouperait, sous l’ intitulé situations d’urgence
complexes, les données de mortalité due à
la guerre, à la violence, à la faim et à la
maladie.
Les situations d’urgence complexes soulèvent des problèmes
particuliers, comme celui d’établir le profil du «
sinistré » et la cause du dommage. Le Malawi, pris
depuis 1994 dans une succession d’inondations, de sécheresses,
d’insécurité alimentaire et d’épidémies,
en est un exemple. En recensant uniquement les événements
primaires (inondation et sécheresse), on risque de sous-estimer
l’impact global. Si les inondations ont fait très peu
de morts, on ignore combien de personnes ont souffert des événements
secondaires (famine, malnutrition et épidémies) ou
succombé à leurs effets. Ces « victimes »
ne sont pas comptabilisées avec rigueur ou complètement
ignorées. Il est souvent plus facile d’extraire des
données concernant des événements isolés
comme les tremblements de terre. En tout état de cause, il
devient pratiquement impossible, dans les situations d’urgence
complexes, d’imputer un nombre de morts ou de sinistrés
à une cause particulière.
La collecte et l’exploitation des données sur les
catastrophes posent d’importants problèmes éthiques.
Au plus fort de la crise, lorsque les besoins humanitaires sont
criants, doit-on perdre un temps précieux et des ressources
rares à rassembler des données ou à sauver
des vies ? D’aucuns font valoir qu’il est contraire
à l’éthique de différer des interventions
salvatrices pour recueillir des informations. D’autres que
l’aide doit être déterminée sur la base
d’une évaluation objective des besoins.
Certaines catastrophes, en particulier en Afrique, font courir
des dangers trop grands ou sont trop éloignées pour
susciter un intérêt adéquat de la communauté
internationale. Lorsque l’aide est rare, les secouristes sont
peu nombreux à se déplacer sur les lieux. Dans ce
cas, les informations, quand elles existent, sont fragmentaires.
Faute de données fiables, il est impossible de lancer des
appels, de sensibiliser l’opinion et de mobiliser l’aide.
Un cercle vicieux de souffrances se met en place, parfois sans être
remarqué.
Rassembler des informations pour sensibiliser l’opinion provoque
des dilemmes si le message n’est pas du goût des autorités
en place. En Ouganda dans les années 80 et au Bangladesh
dans les années 90, les personnes chargées d’assurer
la collecte des informations étaient arrêtées,
incarcérées et battues pour avoir révélé
des informations indésirables comme, par exemple, des actes
de barbarie ou des taux de mortalité élevés.
En de pareilles situations, les agences humanitaire doivent juger
s’il est opportun d’exploiter ces informations pour
dénoncer les faits et risquer l’expulsion, ou de se
taire et être accusées de complicité avec leurs
auteurs.
Dans les zones de conflit, il arrive que les agences d’aide
humanitaire interviennent aux côtés des forces militaires,
soulevant des questions d’impartialité et de neutralité.
Si l’on venait à soupçonner que les informations
fournies par leur entremise puissent être exploitées
à des fins militaires, la sécurité des personnels
humanitaires serait compromise et leur crédibilité
entamée.
Si l’on veut améliorer la collecte des informations,
notamment lors des guerre et des famines, il est nécessaire
d’y consacrer beaucoup plus d’investissements et de
réflexion. On peut formuler notamment les recommandations
suivantes :