| Rapport sur les catastrophes dans
le monde 2005 - Chapitre 8
Les statistiques, un outil pour
la prévention des catastrophes
Les statistiques sont vitales pour identifier
les tendances des catastrophes et pour établir les liens
entre le développement et les risques de catastrophes. Ce
chapitre propose un bref survol de quatre bases de données
internationales : EM-DAT, NatCat, Sigma et DesInventar. Il énonce
les défis de la collecte, de la validation et de la présentation
des données et suggère quelques pistes pour les améliorer.
Les
bases de données sur les catastrophes jouent un rôle
de plus en plus important, le traitement analytique des informations
qu’elles renferment permettant d’établir les
priorités de l’action internationale en vue de réduire
les risques. Elles servent aussi, surtout depuis le tsunami de décembre
2004, à développer des systèmes d’alerte
rapide.
La base EM-DAT, administrée par le
Centre de recherche sur l’épidémiologie des
désastres (CRED) à Bruxelles, est la source d’information
publique sur les catastrophes la plus complète au monde.
Elle produit des estimations des pertes humaines et économiques
et prend en compte des catastrophes relativement modestes (10 décès
ou davantage) lorsqu’il existe des données fiables
à leur sujet.
La contribution d’EM-DAT à
la planification des politiques relatives aux catastrophes est toutefois
entravée par l’absence d’un outil systématique
de collecte des données locales et nationales. Cela constitue
un défi de taille pour cette base, qui s’appuie sur
des sources internationales elles-mêmes tributaires des statistiques
locales et nationales. Par ailleurs, EM-DAT classe les catastrophes
par pays, ce qui rend difficile l’appréciation des
dommages locaux.
NatCat et Sigma sont des bases de données
très élaborées administrées par Munich
Re et Swiss Re, deux des plus grandes compagnies mondiales de réassurance.
NatCat a créé sa propre méthodologie pour chiffrer
les pertes économiques causées par les catastrophes
majeures (à l’exception des sécheresses) à
partir des déclarations des sinistres. Ces données
sont recoupées par des estimations des pertes effectuées
sur le terrain.
Sigma fournit des données annuelles
sur les pertes de biens assurés, ainsi que sur les pertes
économiques et humaines causées par les grandes catastrophes
naturelles et technologiques. Les données y sont présentées
par type de catastrophe, alors que NatCat et EM-DAT proposent des
classements par pays. Les deux compagnies ne fournissent toutefois
que des informations sommaires sur les pays à faible couverture
d’assurance, ce qui limite le champ de leurs statistiques
concernant l’Afrique, l’Asie et l’Amérique
latine, en particulier dans les régions rurales.
Administrée par une coalition d’acteurs
non gouvernementaux, DesInventar couvre seize pays d’Amérique
latine et des Caraïbes. Il existe en outre des bases de données
DesInventar pour certains États des États-Unis, du
Brésil, de la Colombie, de l’Afrique du Sud et de l’Inde.
DesInventar établit ses statistiques
nationales par compilation des pertes enregistrées au niveau
local. Elle recueille des données sur les pertes humaines
aussi bien qu’économiques, mais tend à recenser
davantage de personnes affectées que les autres bases de
données. Les médias constituent une de ses principales
sources d’information, mais leur fiabilité en matière
d’évaluation des pertes est discutable. Un des objectifs
de DesInventar consiste à collecter des données sur
les impacts secondaires des catastrophes et sur les dommages infligés
à l’infrastructure. Mais, là encore, l’information
est souvent d’une valeur inégale.
L’information sur les catastrophes
a considérablement progressé au cours des vingt dernières
années, mais elle se heurte toujours à certains défis
résumés ci-dessous.
Définir et différencier les catastrophes
Les sécheresses sont les plus meurtrières des catastrophes
naturelles, et aussi les plus difficiles à étudier.
Le problème tient notamment à l’absence d’une
définition commune pour établir les limites spatiales
et temporelles de ces phénomènes. Cela entraîne
de sérieuses difficultés lorsqu’il s’agit
de comparer l’impact de différentes sécheresses.
Les facteurs environnementaux et humains tels que l’érosion
des sols, les conflits armés ou le VIH/sida font par ailleurs
qu’il est souvent problématique de déterminer
si la sécheresse est la cause, l’effet ou encore
un simple cadre contextuel des pertes recensées.
Quand une catastrophe frappe plus d’un
pays, comme l’ouragan Mitch, cela entraîne une double
comptabilité : celle des pertes par pays et celle des pertes
globales. Un autre défi de taille réside dans l’évaluation
des catastrophes en chaîne, lorsqu’un événement
initial (un séisme ou une inondation, par exemple) provoque
un autre désastre (un glissement de terrain, par exemple).
En l’absence de méthodologie unifiée pour
l’évaluation locale des pertes consécutives
à une catastrophe, celles-ci pourront alors être
imputées à l’un ou l’autre des événements.
Récemment, un progrès a été réalisé
à cet égard avec la décision d’utiliser
un identifiant unique et commun (global identifier – GLIDE)
pour chaque événement.
Standardiser et systématiser la collecte des données
L’absence de directives standards pour la collecte des données
sur les catastrophes au niveau local va souvent de pair avec l’utilisation
par les médias, les pouvoirs publics ou des groupes de
la société civile de méthodes plus ou moins
improvisées. Les données locales sont compilées
et intégrées dans les bases de données internationales
par des intermédiaires. Or, ces intermédiaires manquent
de définitions normalisées pour organiser leurs
données et peuvent être tentés d’amplifier
ou d’ignorer certaines informations en vue d’avantages
professionnels, politiques ou économiques.
Tout indicateur de l’impact d’une
catastrophe a ses limites. La mortalité est peutêtre
l’indicateur le plus objectif des pertes. Mais la distinction
entre morts et disparus entraîne un certain degré
d’incertitude, en raison notamment des délais variables
– jusqu’à douze mois dans certains cas –
appliqués par les différents pays pour considérer
comme décédée une personne portée
disparue. Ainsi, les estimations de mortalité présentent
souvent des écarts importants. Les estimations relatives
au nombre de personnes affectées prêtent encore plus
à discussion, faute d’une définition universelle
de la notion de « personne affectée ».
Mais c’est dans le domaine des pertes
économiques que les données sont le plus incomplètes.
Au cours des trois dernières décennies, les pertes
macro-économiques ont été documentées
pour moins de 30 pour 100 seulement des catastrophes naturelles,
les données étant au reste beaucoup plus fragmentaires
pour les pays en développement. Il n’existe pas non
plus en la matière de méthodologie standardisée.
Après le séisme de 2003 à Bam, en Iran, les
estimations des pertes se sont chiffrées selon les sources
entre 32,7 millions et 1 milliard de dollars. Les pertes en moyens
de subsistance, enfin, sont mal mesurées et rarement chiffrées,
surtout lorsqu’elles touchent l’économie parallèle.
Le CRED a élaboré un système de notation
pour fonder ses choix de sources d’information. Cela contribue
à une meilleure transparence, mais ne règle en rien
le problème de l’absence d’une méthode
standardisée et systématique de collecte des données.
Il n’existe pas de mécanismes permettant aux responsables
des bases de données internationales de coordonner la collecte
locale des données, à l’exception peut-être
des bureaux nationaux de Munich Re qui supervisent les évaluations
d’impact dans leurs pays respectifs après toute catastrophe
de grande ampleur.
Promouvoir l’accessibilité des données
Les données de NatCat et de Sigma ne sont pas totalement
accessibles au public; en outre, la présentation des sites
ouverts au public gagnerait à être plus conviviale.
Le nombre croissant d’organisations intéressées
par les données sur les catastrophes devrait inciter à
repenser la question de leur accessibilité.
Afin d’améliorer la qualité
des bases de données internationales, il est urgent de mettre
en place des procédures de collecte systématiques
et standardisées au niveau local. Cela devrait comporter
l’adoption de protocoles universels concernant : les dates
de début et de fin de l’état de catastrophe,
le repérage géographique des catastrophes, la différenciation
des événements en chaîne, l’évaluation
de l’impact humain, l’évaluation de l’impact
économique (y compris les pertes secondaires) et des pertes
des moyens de subsistance (en particulier dans l’économie
parallèle), l’évaluation de l’impact écologique,
et de l’intégrité de la collecte et de l’utilisation
des données. La collecte locale des données devrait
bénéficier également d’une standardisation
et d’une transparence accrues, y compris parmi les intermédiaires.
La collecte d’informations sur la
situation sociale, économique et écologique des zones
à risque contribuerait par ailleurs à accroître
la précision de l’évaluation des pertes en cas
de catastrophe. Une telle tâche excède les capacités
des administrateurs des bases de données sur les catastrophes,
mais leur participation pourrait être des plus utiles.Les
recommandations énoncées ci-dessus répondent
en partie au plan d’action des Nations unies pour 2005-2015
(Hyogo Framework for Action 2005-2015) qui reconnaît, en vue
d’améliorer la prévention des catastrophes,
la nécessité d’accroître les efforts en
matière de collecte et d’analyse des données.
En mai 2005, deux initiatives importantes étaient en cours
: le système mondial d’alerte en cas de catastrophe
de l’OCHA, qui vise à fournir des informations dans
les 24 heures qui suivent une catastrophe, et un programme mondial
d’identification des risques destiné à élargir
le champ et la précision de mesure de l’impact des
catastrophes en s’appuyant sur les bases de données
existantes.
Recommandations pour l'avenir
À l’attention des gouvernements,
des organismes de collecte de données (y compris le
Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-
Rouge) et des administrateurs de bases de données internationales.
- Renforcer les ressources humaines
locales et nationales pour permettre une collecte plus systématique
des données.
- Standardiser les méthodes
de collecte de données au niveau local, pour ce qui
concerne notamment: a. l’évaluation des pertes
économiques globales; b. la prise en compte des pertes
écologiques.
- Standardiser la définition
des sécheresses et des crises humanitaires complexes.
- Coordonner le flux de l’information
sur les catastrophes entre les instances locales de collecte
des informations, les intermédiaires qui les compilent
et les administrateurs de bases de données internationales.
- Encourager la collaboration entre
les administrateurs de bases de données internationales
afin de limiter les chevauchements et de favoriser les échanges
d’informations et leur vérification.
- Faciliter l’accès
du public aux données essentielles.
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Ce chapitre et son encadré sont dus principalement
à Mark Pelling, chargé de conférences auprès
de l’Environment and Development Research Group, Department
of Geography, King’s College, Londres. |