«Des mères en mode survie»
Unis contre l’insécurité alimentaire au Cameroun.
À travers le Cameroun, l’insécurité alimentaire n’est plus une difficulté temporaire. Elle devient structurelle.
Dans les communautés touchées par les inondations, les conflits prolongés et l’instabilité économique, les familles ne font pas simplement face à une mauvaise saison, mais à l’effondrement progressif de leur capacité d’adaptation. Les repas sont réduits. Les moyens de subsistance sont vendus. La nutrition des enfants est compromise. Ce qui était autrefois un stress saisonnier est devenu une privation persistante.
Des plaines inondées de l’Extrême-Nord aux zones affectées par les conflits dans le bassin du lac Tchad, notamment dans les départements du Logone-et-Chari, du Mayo-Danay et du Mayo-Sava, les communautés font face à une combinaison de pressions liées aux chocs climatiques, à l’insécurité, aux déplacements de populations et à l’inflation. Les marchés peuvent fonctionner, mais le pouvoir d’achat s’est érodé. La nourriture peut être disponible, mais elle n’est plus accessible financièrement.
Une récente évaluation communautaire menée par la Croix-Rouge camerounaise auprès de près de 6 000 ménages confirme une tendance préoccupante : l’insécurité alimentaire s’aggrave, les stratégies d’adaptation deviennent de plus en plus néfastes et la résilience des communautés diminue rapidement.
Derrière les statistiques se trouvent des familles comme celles de Mariam, Delphine et Awa, des mères qui prennent chaque jour des décisions impossibles pour maintenir leurs enfants en vie.
Cet article explore pourquoi une action urgente en 2026 est essentielle pour prévenir un effondrement structurel plus profond du système d’approvisionnement alimentaire.
« Je vends de l’herbe pour survivre. »
Mariam, Mère de cinq enfants
Quand les inondations sont arrivées, elles n’ont pas seulement détruit les cultures de Mariam. Elles ont effacé l’ensemble de ses moyens de subsistance.
Veuve et mère de cinq enfants dans la région de l’Extrême-Nord, Mariam vivait autrefois de l’agriculture à petite échelle. Elle cultivait du mil et des arachides et vivait des récoltes saisonnières, suffisamment pour nourrir ses enfants et vendre un petit surplus.
Puis les inondations sont arrivées.
Ses champs ont été submergés. Sa récolte a disparu. Ses réserves ont été ensevelies sous l’eau.
Aujourd’hui, Mariam vend de l’herbe sauvage aux éleveurs de bétail. C’est un travail épuisant qui rapporte presque rien.
Mais c’est tout ce qu’il lui reste.
Lors de notre entretien, sa fille était malade.
Avec le peu d’argent qu’elle gagne, Mariam doit faire un choix impossible : acheter de la nourriture pour ses autres enfants ou emmener sa fille malade dans un centre de santé.
Elle choisit la nourriture.
Non pas parce que la maladie est bénigne, mais parce que la faim touche ses cinq enfants.
Ce n’est pas une stratégie d’adaptation. C’est un triage de survie.
« Mille francs CFA pour deux jours. »
Pour Delphine, la crise s’est manifestée différemment.
Ses champs n’ont pas été inondés. Ils ont simplement cessé de produire.
Les pluies irrégulières ont laissé les cultures chétives. Les inondations précédentes avaient déjà emporté son petit commerce ainsi que sa maison.
L’agriculture a échoué. Le commerce a échoué. Ce qui lui reste aujourd’hui, c’est le bois de chauffage.
Elle coupe désormais du bois qu’elle vend pour nourrir ses enfants. Une journée entière de travail lui rapporte environ 1 000 francs CFA, à peine de quoi acheter du mil qui ne dure pas deux jours.
Certains jours, ses enfants mangent une seule fois. Très souvent, ils se couchent le ventre vide.
L’érosion est progressive mais implacable. Les biens disparaissent d’abord. Puis les économies. Puis les repas.
La réalité de l'insécurité alimentaire en chiffres.
Elle vient de l’une des communautés touchées par un conflit prolongé. Depuis de nombreuses années, cette situation est endurée par des milliers de personnes dans toute la région.
Dans le bassin du lac Tchad, en particulier dans les départements du Logone-et-Chari, du Mayo-Danay et du Mayo-Sava, les communautés continuent de faire face aux effets combinés de l’insécurité, des déplacements de population et des chocs climatiques répétés.
Dans ces communautés :
- 64 % des ménages sont confrontés à une insécurité alimentaire sévère
- Seulement 8 % ont une alimentation acceptable
- Les stocks alimentaires ne durent en moyenne que 0,5 mois
- 92 % déclarent ne pas disposer de suffisamment d’argent pour couvrir leurs besoins alimentaires
- 81 % des enfants n’atteignent pas la diversité alimentaire minimale
- 61 % des ménages ont recours à des stratégies d’adaptation extrêmes
Les adultes sautent des repas pour que les enfants puissent manger. Les familles consomment les semences destinées aux prochaines plantations. Les biens productifs sont vendus.
Ces chiffres ne sont pas des projections. Ils proviennent d’une évaluation communautaire menée par la Croix-Rouge camerounaise, avec le soutien des partenaires du Mouvement, auprès de près de 6 000 ménages dans les départements touchés.
Les résultats confirment que l’insécurité alimentaire dans le bassin du lac Tchad n’est plus périodique. Elle est devenue structurelle.
Une crise nationale qui s’aggrave.
Entre 2023 et 2026, l’insécurité alimentaire au Cameroun est passée de 2,1 millions de personnes dans le besoin à une projection de 2,9 millions en 2026.
Au total, 3,3 millions de personnes sont actuellement affectées par l’insécurité alimentaire et ses impacts à travers le pays.
Cette détérioration est due à plusieurs facteurs :
– une inflation alimentaire de 12,8 % en 2023
– des inondations dévastatrices dans l’Extrême-Nord en 2024
– une insécurité persistante dans le bassin du lac Tchad
– environ 510 000 personnes déplacées internes enregistrées en 2025
Les marchés sont souvent accessibles. La nourriture est disponible.
Mais le pouvoir d’achat s’est effondré.
Plus de 90 % des ménages affectés déclarent ne pas disposer de suffisamment d’argent pour couvrir leurs besoins alimentaires de base.
L’insécurité alimentaire est désormais de plus en plus liée au manque de revenus plutôt qu’au manque d’approvisionnement.
Que se passera-t-il si aucune action n’est prise en 2026 ?
Effondrement des systèmes de moyens de subsistance : Plus de 60 % des ménages ont recours à des stratégies d’adaptation extrêmes. La poursuite de l’épuisement des biens productifs compromettra les prochains cycles agricoles et renforcera une dépendance chronique.
Défaillance des marchés dans un contexte d’effondrement des revenus : Avec une insuffisance généralisée de liquidités, les chocs inflationnistes accentueront la pauvreté structurelle, même lorsque la nourriture est physiquement disponible.
Risques pour la protection et la stabilité sociale : L’insécurité alimentaire accroît les migrations de détresse, le travail des enfants, les mariages précoces et le recours à des activités de subsistance dangereuses. Dans les zones affectées par les déplacements, la concurrence pour les ressources intensifie les tensions.
Risque d’escalade : Avec déjà 510 000 personnes déplacées internes et des ménages incapables d’absorber de nouveaux chocs, tout nouvel événement climatique ou sécuritaire pourrait provoquer des déplacements massifs.
Une intervention préventive dès maintenant est nettement plus rentable que la gestion ultérieure de crises humanitaires multisectorielles de plus grande ampleur.
L’IFRC lance un appel d’urgence.
Alors que l’insécurité alimentaire s’aggrave dans les régions touchées par les chocs climatiques et les conflits, l’IFRC, en soutien à la Croix-Rouge camerounaise, a lancé un appel d’urgence de 9,6 millions de francs suisses afin d’intensifier une assistance urgente et vitale.
Cette réponse repose sur des preuves directes recueillies auprès des communautés affectées et reflète la gravité de l’effondrement des moyens de subsistance et du pouvoir d’achat.
Avec le soutien du réseau de l’IFRC et de ses partenaires, la Croix-Rouge camerounaise met déjà en œuvre des interventions intégrées, notamment :
– une assistance en transferts monétaires multipurpose afin de restaurer le pouvoir d’achat et permettre aux familles de répondre à leurs besoins les plus urgents
– un appui au relèvement des moyens de subsistance pour prévenir l’épuisement supplémentaire des biens productifs
– le dépistage nutritionnel et des actions de santé communautaire pour protéger les enfants et les femmes vulnérables
– des services d’eau, d’assainissement et d’hygiène afin de réduire les risques sanitaires
– des programmes de Protection, Genre et Inclusion pour répondre aux vulnérabilités accrues
– des initiatives d’engagement communautaire et d’adaptation climatique pour renforcer la résilience
L’appel d’urgence de 9,6 millions de francs suisses vise à soutenir 330 000 personnes affectées dans l’Extrême-Nord, en mettant l’accent sur les ménages confrontés à une insécurité alimentaire sévère et à des stratégies d’adaptation extrêmes.
Plus précisément, l’appel vise à :
– stabiliser les revenus des ménages et leur pouvoir d’achat
– protéger la nutrition des enfants et prévenir des dommages irréversibles sur leur développement
– prévenir l’effondrement durable des moyens de subsistance grâce à la protection et au relèvement des actifs
– renforcer la résilience dans les zones touchées par les conflits et les chocs climatiques, notamment dans le bassin du lac Tchad
– réduire les risques de protection liés à l’insécurité alimentaire, aux déplacements et aux tensions sociales
Il ne s’agit pas seulement de répondre à des besoins immédiats. Il s’agit aussi d’un investissement pour prévenir une détérioration structurelle plus profonde et préserver la résilience des communautés vulnérables.
