Loin des gros titres de l’actualité mondiale : l’humanité en mouvement à Djibouti

Djibouti Red Crescent staff and volunteers — joined by a representative of the Italian Red Cross — provide food, water, and hygiene items to a group of people walking through a  precarious and remote stretch of roadway.

Djibouti Red Crescent staff and volunteers — joined by a representative of the Italian Red Cross — provide food, water, and hygiene items to a group of people walking through a precarious and remote stretch of roadway.

Photo: Kamil Houmed Hassan/Red Crescent Society of Djibouti

Par Kate Forbes, Présidente de l'IFRC

Il y a seulement deux semaines, je marchais dans les rues de Solférino à l’occasion de la Fiaccolata, entouré de milliers d’employés et de volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, portant des bougies en mémoire d’une idée simple mais profonde : l’humanité doit prévaloir, même dans les moments les plus sombres.

Et la semaine dernière encore, sur les routes désertes de Djibouti, je me suis rappelé que l’humanité est un choix que nous faisons. Chaque jour.

Ici, chaque jour, le personnel et les volontaires du Croissant-Rouge de Djibouti font vivre l’humanité auprès de celles et ceux qui en ont le plus besoin.

Djibouti compte un peu plus d’un million d’habitants. Situé au carrefour de l’Afrique, du Moyen-Orient et de certaines des routes migratoires les plus fréquentées au monde, le pays fait face à ses propres défis : pauvreté chronique, effets croissants du changement climatique et difficultés économiques. Pourtant, il demeure un rare îlot de stabilité dans une région par ailleurs fragile.

Cette stabilité a fait de Djibouti un corridor essentiel le long de la route migratoire de l’Est. Chaque année, des centaines de milliers de personnes traversent son territoire dans l’espoir de rejoindre les pays du Golfe à la recherche d’un emploi et, pour certaines, de gagner ensuite l’Europe.

Rien que l’année dernière, environ un demi-million de personnes ont transité par Djibouti, soit l’équivalent de la moitié de la population du pays. Pourtant, cette réalité humanitaire fait rarement les gros titres de l’actualité internationale.

Au-delà des chiffres: des histoires individuelles

Derrière ce chiffre vertigineux se cachent des vies et des histoires individuelles. Environ une personne en mouvement sur cinq est une femme. Beaucoup sont des enfants qui voyagent seuls ou avec un soutien limité. Tout au long de leur parcours, ces personnes sont confrontées à la faim, à la déshydratation, à l’épuisement, à l’exploitation, à la violence et à de profonds traumatismes psychologiques. Leurs histoires restent souvent invisibles, mais leur souffrance, elle, est bien réelle.

Aujourd’hui, j’ai accompagné l’une des équipes mobiles du Croissant-Rouge de Djibouti à Dikhil, une ville située dans la région de Dikhil, à l’ouest de Djibouti, à la frontière avec l’Éthiopie. Avant le lever du soleil, les volontaires ont chargé les véhicules d’eau, de nourriture, de kits d’hygiène et de kits de dignité, avant de prendre la route vers le désert. À cette période de l’année, les températures atteignent régulièrement entre 45 et 47 degrés Celsius. Marcher pendant des jours dans de telles conditions est presque inimaginable.

Two Djibouti Red Crescent volunteers on their way to provide support to people migrating through a section of the country with little water, food and other services.

Two Djibouti Red Crescent volunteers on their way to provide support to people migrating through a section of the country with little water, food and other services.

Photo: Kamil Houmed Hassan/Red Crescent Society of Djibouti

 

Ils marchaient depuis huit jours.

Notre première rencontre a été avec un groupe de dix jeunes hommes. Parmi eux se trouvait un garçon de quatorze ans. Ils marchaient depuis huit jours. Leurs visages portaient les signes évidents de la déshydratation, de la faim et de l’épuisement. Nul besoin de beaucoup de mots pour comprendre ce qu’ils avaient enduré.

Plus tard, nous avons rencontré un autre groupe : seize ou dix-sept femmes qui marchaient ensemble depuis cinq jours. Elles n’avaient pas commencé leur voyage ensemble ; elles s’étaient simplement rencontrées en chemin. Des inconnues réunies par une même quête d’espoir.

Alors que j’écoutais leurs histoires, une femme nous a confié à voix basse qu’elle avait laissé derrière elle sa fille âgée d’un an.

Elle n’est pas partie parce qu’elle le voulait. Elle est partie parce qu’elle croyait que, quelque part au bout du chemin, elle aurait peut-être la possibilité de construire un avenir meilleur pour son enfant et sa famille.

Il est impossible de ne pas se demander quel espoir peut être assez puissant pour pousser une mère à s’éloigner de son bébé, convaincue que la séparation d’aujourd’hui pourrait ouvrir la voie aux opportunités de demain.

Chaque personne que nous avons rencontrée portait une histoire différente. Il n’existe pas de profil unique de personne en mouvement. Certaines fuient les conflits. D’autres la pauvreté. Certaines sont à la recherche d’un emploi. D’autres cherchent simplement à survivre.

Toutes n’atteindront pas la destination dont elles rêvent. Certaines trouveront du travail à Djibouti et décideront d’y rester. D’autres ne pourront pas poursuivre leur voyage. Certaines rentreront chez elles avant de tenter à nouveau le même périple, deux, trois fois, voire davantage, car l’espoir survit souvent là où les opportunités font défaut.

Tout au long de ces parcours, le Croissant-Rouge de Djibouti reste l’une des très rares organisations humanitaires à maintenir une présence constante auprès des personnes en mouvement.

Nourriture, eau et dignité

Avec le soutien de la Protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO), de la Croix-Rouge italienne et de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC), le personnel et les volontaires du Croissant-Rouge de Djibouti apportent bien plus que de la nourriture et de l’eau. Ils offrent de la dignité. Ils offrent de la compassion. Surtout, ils rappellent à des personnes souvent oubliées qu’elles n’ont pas été abandonnées.

L’action humanitaire est souvent mesurée en chiffres : repas distribués, litres d’eau fournis, personnes assistées.

Mais cette journée m’a rappelé que sa véritable valeur se mesure autrement. Elle se trouve dans le geste d’un volontaire qui offre une bouteille d’eau avant même de poser la moindre question. Elle se trouve dans l’écoute, sans jugement, de l’histoire d’une personne. Elle se trouve dans le fait de reconnaître l’humanité d’une personne dont le nom n’apparaîtra peut-être jamais dans un rapport ou dans les gros titres.

Le travail du Croissant-Rouge de Djibouti est remarquable, mais il ne peut se poursuivre sans un soutien durable. Les mouvements migratoires le long de cette route ne sont peut-être pas au centre de l’attention mondiale, pourtant les besoins humanitaires sont immenses et ne cessent de croître. Si nous croyons que chaque vie a la même valeur, alors notre solidarité ne peut dépendre de l’attention qu’une crise suscite ou non dans les médias internationaux.

Dans les endroits silencieux du monde, loin des projecteurs, l’humanité continue d’avancer. Le moins que nous puissions faire est de veiller à ce qu’elle ne marche jamais seule.

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